De quoi le Mercosur est-il devenu le symbole ? / Qui aux côtés de l’Iran ? / n° 438 / 18 janvier 2026

DE QUOI LE MERCOSUR EST-IL DEVENU LE SYMBOLE ?

Introduction

ISSN 2608-984X

Philippe Meyer :
Après plus de vingt-six ans de négociations, l'accord de libre-échange entre l'Union européenne et quatre pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay) a été approuvé à Bruxelles par les États membres de l’UE à la majorité qualifiée, le 9 janvier. La France s'y est opposée, avec la Pologne, la Hongrie, l'Autriche et l'Irlande. La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a paraphé samedi le traité au Paraguay. L’accord Mercosur, n’est pas un accord agricole mais un accord global où l’UE a beaucoup à gagner dans le secteur des biens industriels et des services actuellement très protégé, tandis que certains pays craignent la concurrence dans les domaines agricoles les plus sensibles de l’UE : le bœuf, la volaille et le sucre.
Le débat franco-français sur le Mercosur reflète des intérêts divergents et s’inscrit dans une crise plus large de l’agriculture française. Parmi les pro-Mercosur la filière des vins et des spiritueux, l'un des piliers de la puissance française agricole à l'export avec 15,6 milliards d'euros expédiés en 2024. Avec eux, les producteurs et industriels du lait, qui trouvent des avantages à l'accord. En tête des adversaires, les éleveurs de bovins, de volaille et les betteraviers. Première puissance agricole de l'UE, la France est enlisée dans une « colère des agriculteurs » qui revient par vagues incessantes. Pourtant, l'International Trade Center indique qu’« en 2024, la France a exporté 7 milliards d'euros de marchandises vers les pays du Mercosur, soit environ 1,2% des exportations totales, et a importé un peu plus de 3 milliards d'euros de marchandises, soit environ 0,5% des importations totales. » Toutefois, si l'impact macroéconomique de ce traité avec le Mercosur ne devrait pas peser très fort, il est éminemment symbolique.
Pour Jean-Luc Demarty, ancien Directeur général du Commerce extérieur de la Commission européenne, « en réalité le Mercosur est devenu le bouc émissaire des problèmes de compétitivité de l’agriculture française, qui se jouent essentiellement à l’intérieur de l’UE. Entre 2010 et 2024 », constate-t-il, « le revenu agricole ne progresse que de 15% en France contre 77% en moyenne européenne, 170% en Italie, 86% en Pologne et 79% en Espagne. » Selon lui, les chiffres montrent sans ambigüité que « cette situation est imputable à la politique agricole et économique nationale, du Grenelle de l’environnement de Nicolas Sarkozy à l’agroécologie de François Hollande poursuivie souvent en pire par Emmanuel Macron ». Excès de normes, surtransposition de normes européennes souvent déjà excessives, bureaucratie, impossibilité de construire ou d’agrandir des bâtiments d’élevage, fiscalité plus élevée, priorité aux exploitations trop petites et limitation de leur taille, coût du travail en particulier pour les fruits et l’abattage, sont en cause.
Dans un monde où Donald Trump se retire de 66 organisations internationales et déclenche une guerre commerciale avec le reste du globe, l'alliance euro-sud-américaine prend une importance géopolitique cruciale.

QUI AUX CÔTÉS DE L’IRAN ?

Introduction

Philippe Meyer :
La contestation, déclenchée le 28 décembre par les commerçants du grand bazar de Téhéran en raison de la chute vertigineuse du rial, qui a perdu en un an plus de la moitié de sa valeur face au dollar, s’est rapidement étendue à tout le pays et a pris une tournure politique, avec des appels à la chute de la République islamique. L’économie iranienne est minée par les sanctions internationales, ainsi que par des années de mauvaise gouvernance et de corruption endémique. Le dossier nucléaire est dans l’impasse : les négociations sont à l’arrêt depuis plusieurs mois, privant Téhéran de toute perspective de levée des sanctions. Après des menaces répétées de Donald Trump d'intervenir militairement si la répression du mouvement de contestation en Iran se poursuivait – une répression qui aurait fait des centaines voire des milliers de morts selon les ONG -, le régime iranien a riposté lundi en faisant descendre dans les rues des milliers de ses partisans dans la capitale. Selon l’analyste iranien Hamzeh Safavi, une partie des élites du pays réfléchit aux moyens de réorienter le pouvoir vers une ligne plus modérée.
Le président américain a promis son aide aux manifestants, mais Washington hésite sur les moyens et l’objectif même d’une intervention. Lundi, la Maison Blanche avait affirmé que la possibilité de frappes aériennes pour mettre fin à la répression était toujours sur la table, mais que la diplomatie demeurait « la première option ». Mardi, le président américain a annoncé le gel de tout contact bilatéral et décrété la mise en place de taxes douanières punitives de 25% contre tout pays commerçant avec l’Iran. Une mesure susceptible de frapper notamment la Chine, principale partenaire commercial de Téhéran. La Chine défendra « résolument » ses intérêts, a répondu Pékin.
En Israël, le 5 janvier, la presse a annoncé la validation, par le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, et son cabinet de sécurité, d’une opération contre l’Iran baptisée « Iron Strike ». Toutefois, l'État hébreu cherche à éviter toute déclaration qui pourrait offrir au régime des mollahs l'ennemi extérieur dont il a besoin pour se ressouder.
L’Union européenne est pour l’instant restée dans le registre de la condamnation évoquant cependant de possibles « nouvelles sanctions » contre Téhéran. Emmanuel Macron, l'Allemand Friedrich Merz et le Britannique Keir Starmer ont appelé les dirigeants iraniens à la « retenue ». Le chancelier est allé un peu plus loin lundi en « condamnant fermement la violence » du régime.
Allié de Téhéran, Moscou poursuit sa coopération, notamment militaire, avec Téhéran, mais veille à ne pas sacrifier son rapprochement avec l’Amérique de Donald Trump sur l’autel d’un soutien plus poussé à la République islamique aux abois. En juin dernier déjà, pendant la « guerre des Douze-Jours » entre Israël et l’Iran, Téhéran avait appelé à la rescousse Moscou, qui s’était contenté de bonnes paroles. Cette retenue semble toujours à l’œuvre, côté russe.

Les brèves

Les gens de Paris 1926-1936

Philippe Meyer

"Comme Lucile Schmid l’avait fait avant moi, je recommande d’aller voir cette exposition consacrée aux Parisiens de l’entre-deux-guerres, encore visible jusqu’au 8 février. Elle repose sur le recensement de 1926-1936, dont les commissaires ont tiré un ensemble d’informations et d’illustrations sur la population parisienne : comparaisons entre hier et aujourd’hui, enfance, travail par quartier, métiers, médias, culture de masse, sociabilités. C’est une visite agréable, stimulante, qui met en appétit. Mais l’essentiel se trouve dans le catalogue, peu coûteux, admirablement documenté et qui donne la substantifique moelle de ce travail remarquable. Ceux qui s’intéressent à Paris et à son histoire espéreront qu’il sera prolongé vers d’autres périodes."

Hommage à Jean-Luc Domenach

Marc-Olivier Padis

"Puisque nous sommes à Sciences Po, je veux évoquer la disparition de Jean-Luc Domenach, spécialiste de la Chine contemporaine, longtemps enseignant ici et directeur du CERI (Centre dnÉtudes et de Recherches Internationales) de 1985 à 1994, puis directeur scientifique de l’institution. Auteur de nombreux ouvrages sur la politique chinoise, il a notamment consacré sa carrière à l’étude du goulag chinois et du temps de travail. C’était une personnalité entière, chaleureuse, engagée, et sans concessions."

La délibération politique

Marc-Olivier Padis

"Par ailleurs, je recommande la lecture de ce volume qui rassemble, grâce aux éditions Hermann, les travaux de Bernard Manin consacrés à la démocratie délibérative, jusqu’ici dispersés en articles. Manin, longtemps enseignant à Sciences Po et disparu en 2024, est l’auteur du classique Les principes du gouvernement représentatif et d’un recueil passionnant sur Montesquieu. Dans La délibération politique, il remet au premier plan la dimension délibérative de la démocratie, trop souvent réduite au seul vote. Il montre que la valeur du vote ne tient pas seulement au fait de formuler une préférence ou de trancher un choix, mais au débat contradictoire qui le précède et permet à chacun de se forger une opinion et de faire entendre sa voix. C’est une lecture indispensable."

Zem

Nicole Gnesotto

"Je recommande le dernier roman de Laurent Gaudé, deuxième tome d’une dystopie entamée en 2022 avec Chien 51. Il imagine le stade ultime de la mondialisation économique : la disparition du politique et le monopole du marché sur la gestion des individus. Un groupe, GoldTex, achète des pays — la Grèce notamment — pour y installer son siège, un État n’existant plus que comme espace d’exploitation. La population y est soumise à une forme d’esclavage moderne, virtuel, sans entraves physiques mais avec une emprise totale. C’est passionnant, parce que l’histoire est folle, presque onirique, mais les détails sont d’une telle concrétude qu’ils rendent crédible ce monde abominable, digne de Blade Runner, au point de faire croire que ce pourrait être notre avenir."

Djihadisme, anatomie d’une menace

Antoine Foucher

"Je recommande ce podcast en six épisodes de quinze minutes réalisé par Thomas Snégaroff avec Hugo Micheron. Il raconte l’histoire de la diffusion de l’idéologie jihadiste depuis 1979 jusqu’à nos jours, à travers les trajectoires d’individus qui voyagent, créent des crises et des guerres, et propagent cette idéologie. Sans en faire l’objet principal, il démonte au passage plusieurs préjugés qu’on entretient en Occident : le jihadisme n’a aucun lien avec le nombre ou la pratique religieuse des musulmans dans un pays, ni avec la pauvreté. Ce n’est absolument pas là où il y a le plus de musulmans ou les populations les plus pauvres que le jihadisme se développe. C’est passionnant, très vivant, et cela s’écoute d’un trait."