Les brèves

Zem

Nicole Gnesotto, créée le 17-01-2026

"Je recommande le dernier roman de Laurent Gaudé, deuxième tome d’une dystopie entamée en 2022 avec Chien 51. Il imagine le stade ultime de la mondialisation économique : la disparition du politique et le monopole du marché sur la gestion des individus. Un groupe, GoldTex, achète des pays — la Grèce notamment — pour y installer son siège, un État n’existant plus que comme espace d’exploitation. La population y est soumise à une forme d’esclavage moderne, virtuel, sans entraves physiques mais avec une emprise totale. C’est passionnant, parce que l’histoire est folle, presque onirique, mais les détails sont d’une telle concrétude qu’ils rendent crédible ce monde abominable, digne de Blade Runner, au point de faire croire que ce pourrait être notre avenir."


Hommage à Jean-Luc Domenach

Marc-Olivier Padis, créée le 17-01-2026

"Puisque nous sommes à Sciences Po, je veux évoquer la disparition de Jean-Luc Domenach, spécialiste de la Chine contemporaine, longtemps enseignant ici et directeur du CERI (Centre dnÉtudes et de Recherches Internationales) de 1985 à 1994, puis directeur scientifique de l’institution. Auteur de nombreux ouvrages sur la politique chinoise, il a notamment consacré sa carrière à l’étude du goulag chinois et du temps de travail. C’était une personnalité entière, chaleureuse, engagée, et sans concessions."


La délibération politique

Marc-Olivier Padis, créée le 17-01-2026

"Par ailleurs, je recommande la lecture de ce volume qui rassemble, grâce aux éditions Hermann, les travaux de Bernard Manin consacrés à la démocratie délibérative, jusqu’ici dispersés en articles. Manin, longtemps enseignant à Sciences Po et disparu en 2024, est l’auteur du classique Les principes du gouvernement représentatif et d’un recueil passionnant sur Montesquieu. Dans La délibération politique, il remet au premier plan la dimension délibérative de la démocratie, trop souvent réduite au seul vote. Il montre que la valeur du vote ne tient pas seulement au fait de formuler une préférence ou de trancher un choix, mais au débat contradictoire qui le précède et permet à chacun de se forger une opinion et de faire entendre sa voix. C’est une lecture indispensable."


Les gens de Paris 1926-1936

Philippe Meyer, créée le 17-01-2026

"Comme Lucile Schmid l’avait fait avant moi, je recommande d’aller voir cette exposition consacrée aux Parisiens de l’entre-deux-guerres, encore visible jusqu’au 8 février. Elle repose sur le recensement de 1926-1936, dont les commissaires ont tiré un ensemble d’informations et d’illustrations sur la population parisienne : comparaisons entre hier et aujourd’hui, enfance, travail par quartier, métiers, médias, culture de masse, sociabilités. C’est une visite agréable, stimulante, qui met en appétit. Mais l’essentiel se trouve dans le catalogue, peu coûteux, admirablement documenté et qui donne la substantifique moelle de ce travail remarquable. Ceux qui s’intéressent à Paris et à son histoire espéreront qu’il sera prolongé vers d’autres périodes."


Djihadisme, anatomie d’une menace

Antoine Foucher, créée le 17-01-2026

"Je recommande ce podcast en six épisodes de quinze minutes réalisé par Thomas Snégaroff avec Hugo Micheron. Il raconte l’histoire de la diffusion de l’idéologie jihadiste depuis 1979 jusqu’à nos jours, à travers les trajectoires d’individus qui voyagent, créent des crises et des guerres, et propagent cette idéologie. Sans en faire l’objet principal, il démonte au passage plusieurs préjugés qu’on entretient en Occident : le jihadisme n’a aucun lien avec le nombre ou la pratique religieuse des musulmans dans un pays, ni avec la pauvreté. Ce n’est absolument pas là où il y a le plus de musulmans ou les populations les plus pauvres que le jihadisme se développe. C’est passionnant, très vivant, et cela s’écoute d’un trait."



Noms d'oiseaux : l'insulte en politique de la Restauration à nos jours

Philippe Meyer, créée le 11-01-2026

"Je recommande ce petit livre savoureux consacré à l’insulte politique, de la Restauration à nos jours. On y découvre que la violence verbale n’a rien de neuf, loin s’en faut ; ce qui l’est davantage, c’est la pauvreté littéraire des insultes contemporaines. Autrefois, même ceux qui n’avaient guère fréquenté l’école donnaient à leurs invectives une substance, une couleur historique, une élégance involontaire. Ce livre, érudit sans être pesant, rappelle que l’injure fut longtemps un art."


Henua

Lucile Schmid, créée le 11-01-2026

"J’ai un tropisme pour le Pacifique Sud, et c’est ce qui m’a conduit vers ce polar ethnographique signé Marin Ledun et dont l’histoire est située aux îles Marquises. Le meurtre d’une jeune femme n’est ici qu’un prétexte : l’essentiel tient à la description de la faune, des fleurs, des oiseaux et de tout ce qui compose la vie insulaire, avec son caractère endémique et sa lenteur propre. On découvre un petit bout de France au milieu du Pacifique, et l’on élargit notre horizon bien au-delà du face-à-face habituel entre États-Unis, France et Europe. Et qu’on ne s’y trompe pas : l’intrigue policière, pour subtile qu’elle soit, est passionnante."


Pasteur

David Djaïz, créée le 11-01-2026

"J’ai relu récemment la biographie que Michel Morange a consacrée à Louis Pasteur, et j’y ai découvert un personnage bien différent de celui de l’imagerie nationale. On connaît le savant qui triomphe grâce au vaccin contre la rage, figure couverte d’honneurs sous le Second Empire comme sous la République. Mais Morange restitue d’abord un entrepreneur expérimentateur, un chimiste qui se lance dans des enquêtes multiples — des cristaux de paratartrate au ver à soie d’Alès, en passant par la bière, le vin, le charbon du mouton — et qui sait mobiliser collaborateurs et ressources pour faire avancer l’expérimentation dans la lutte contre les maladies infectieuses. On découvre aussi un polémiste passionné, engagé dans des controverses scientifiques d’une violence que nous avons oubliée, notamment sur la génération spontanée. Et puis un homme généreux, attentif à ses étudiants, animé par une curiosité infatigable. J’ai une grande admiration pour Pasteur, et je recommande ce livre à toutes celles et ceux qui souhaitent mieux comprendre celui qu’il fut vraiment."


Paris-Berlin, destins croisés

Antoine Foucher, créée le 11-01-2026

"Je recommande ce documentaire qui pourrait paraître austère mais qui se regarde comme un polar. Il raconte trois siècles d’histoire politique incarnée dans l’architecture, en miroir entre Paris et Berlin. On y voit comment chaque ville répond à l’autre, presque bâtiment par bâtiment, et comment l’urbanisme révèle des choix politiques, esthétiques et historiques. Certaines séquences sont de véritables révélations — par exemple lorsqu’Alexandre Gady montre comment le dôme des Invalides devient, au moment où le roi quitte Paris pour Versailles, la forme la plus visible de la présence royale dans la ville. Et puis il y a le contraste des modes de vie : j’ai vécu à Berlin et j’y ai toujours trouvé un confort, un espace et une simplicité qu’on ne trouve pas à Paris. Le documentaire éclaire cette différence : deux millions de Parisiens dans cent kilomètres carrés contre trois millions de Berlinois dans neuf cents. On comprend mieux ce mélange parisien de beauté et de fatigue, d’insalubrité et de joie, de plaisir et d’agressivité. Rien que pour cela, c’est passionnant."


Tocqueville

Jean-Louis Bourlanges, créée le 11-01-2026

"Je voudrais rendre un hommage appuyé à la biographie que Françoise Mélonio consacre à Tocqueville. C’est un livre universitaire, très sérieux, mais qui rencontre un vrai succès de librairie, ce qui prouve qu’il existe encore dans ce pays une attente pour les valeurs que Tocqueville incarnait — et d’abord le goût de la liberté. Cette biographie est remarquable d’érudition, de précision et d’élégance, et elle restitue un Tocqueville profondément non-conformiste : non-conformiste politiquement, en rompant avec le milieu ultra pour s’orienter vers le libéralisme puis la démocratie ; non-conformiste dans sa vie personnelle, en épousant une femme ni jolie, ni riche, ni titrée, mal reçue en société, et ayant mauvais caractère, mais qu’il a choisie et à laquelle il est resté fidèle, imposant ce choix à sa famille. On y voit aussi la contradiction entre l’optimisme de sa pensée — il croyait à la conciliation possible de l’égalité et de la liberté — et la frustration de l’action politique, dans une époque où la réaction l’emporte. En somme, cette biographie fait apparaître un Tocqueville héros platonicien : sa vraie vie est dans les idées, tandis que sa vie concrète reste faite de difficultés et de déceptions."