Les brèves

La fin d’un monde

Michaela Wiegel, créée le 19-04-2026

"Ce livre de Pierre Haski m’a beaucoup intéressée parce qu’il mêle un parcours personnel, depuis sa Tunisie natale jusqu’à ses expériences de journaliste à travers le monde, notamment en Chine ou à Zanzibar, à une réflexion très concrète sur l’évolution du métier de journaliste. Ce qui m’a frappée, c’est la manière dont il raconte de l’intérieur certaines pratiques aujourd’hui presque disparues, comme ces reportages de terrain très incarnés que Libération avait organisés avant le référendum sur la Constitution européenne, en envoyant ses journalistes raconter le quotidien dans différents pays. À travers des anecdotes très précises, parfois surprenantes, on comprend comment se construisait l’information, avec une immersion qui allait très loin, et le livre devient ainsi aussi une forme d’histoire vivante du journalisme."



La psychanalyse, hors sujet

Marc-Olivier Padis, créée le 19-04-2026

"Je voudrais signaler cet article de Romain Bertrand publié sur le site de la revue AOC (pour Analyse Opinion Critique), une revue en ligne que je trouve précieuse par la qualité de ses contributions, souvent issues du monde universitaire mais écrites dans un registre accessible et engagé. Ce texte m’a particulièrement marqué parce qu’il ne relève pas de ses travaux habituels d’historien de la mondialisation, mais d’une expérience personnelle en tant qu’accompagnant d’un enfant autiste. Il intervient ainsi dans un débat très conflictuel sur les formes de prise en charge de l’autisme, et le fait avec une parole à la fois informée, réfléchie et incarnée. J’y ai vu un texte courageux, parce qu’il assume une position critique, notamment vis-à-vis de la psychanalyse, tout en rendant compte de la complexité d’une situation que le monde médical lui-même peine à appréhender."


L'évolution pédagogique en France

Antoine Foucher, créée le 19-04-2026

"La lecture de ces cours d’Émile Durkheim a été pour moi une véritable révélation intellectuelle, parce qu’elle apporte une explication très profonde à un trait que l’on retrouve constamment en France : ce goût pour l’abstraction et les idées générales, qui structure encore aujourd’hui notre système scolaire. Ce qui est frappant, c’est la généalogie qu’il en propose, en remontant notamment à l’enseignement des Jésuites aux XVIe et XVIIe siècles, contraints d’intégrer l’héritage de la Renaissance tout en transmettant le christianisme, ce qui les conduit à privilégier une approche abstraite, fondée sur les textes antiques mobilisés pour penser des catégories générales plutôt que des réalités concrètes. Les pages qu’il consacre à la différence entre Shakespeare et Molière sont particulièrement éclairantes : d’un côté une tradition ancrée dans le particulier, de l’autre une culture des types et des caractères. Et lorsque Durkheim décrit cette formation intensive, presque forcée, qui pousse les élèves à produire très tôt une pensée structurée, on a le sentiment troublant de lire une description de notre système actuel. Cela agit comme un miroir, à la fois explicatif et assez salutaire, en invitant à une certaine modestie sur ce que produit réellement cette formation des élites. Je termine en lisant un passage : « la culture que donnaient les cours était extraordinairement intensive et forcée. On sent comme un immense effort pour porter presque violemment les esprits à une sorte de précocité artificielle et apparente. De là, cette multitude de devoirs écrits, cette obligation pour l'élève de tendre sans cesse les ressorts de son activité, de produire prématurément et d'une manière inconsidérée ». On croirait lire la description des classes préparatoires en France en 2026, alors qu’il s’agit des cours des collèges jésuites au XVIIe siècle. Lumineux."


American spirits

Nicole Gnesotto, créée le 19-04-2026

"Ce recueil posthume de Russell Banks, composé de trois récits situés dans une petite ville de l’État de New York, m’a profondément marquée par la manière dont il fait surgir une violence extrême à partir de situations apparemment ordinaires, qu’il s’agisse de voisinage ou de relations familiales. À travers ces histoires, on découvre une société minée par la désindustrialisation, la précarité économique et une forme d’hypocrisie sociale où les apparences sont préservées tandis que les tensions s’accumulent en privé. Ce qui frappe, c’est à quel point cette violence intime éclaire, en creux, les évolutions politiques récentes des États-Unis, jusqu’à l’élection de Donald Trump. Le style est remarquable, avec une tension narrative constante et des chutes particulièrement efficaces, si bien que la lecture devient à la fois captivante et profondément mélancolique sur l’état de cette Amérique."


Károly Ferenczy : modernité hongroise

Philippe Meyer, créée le 19-04-2026

"J’ai été sensible à cette exposition consacrée à Károly Ferenczy, que l’on peut voir en ce moment au Petit Palais, parce qu’elle permet de suivre avec une grande clarté l’évolution de son travail, depuis ses débuts jusqu’aux dernières œuvres autour de 1910. Ce parcours met en évidence une peinture qui s’affine progressivement, avec notamment de très beaux portraits et des scènes marquées par un naturalisme apaisant, presque réconfortant, qui donne à l’ensemble une tonalité à la fois élégante et profondément humaine."


Champs de bataille : l’histoire enfouie du remembrement

Philippe Meyer, créée le 19-04-2026

"Cette bande dessinée de Inès Léraud et Pierre Van Hove fm’a beaucoup intéressé parce qu’elle revient avec précision sur la politique de remembrement de l’après-guerre et sur la manière dont une agriculture productiviste s’est imposée en France, dans le sillage notamment d’acteurs comme Edgar Pisani, qui reconnaissait lui-même, à la fin de sa vie, les limites et les erreurs de cette orientation. Le récit est solidement documenté, avec de nombreuses références qui permettent d’aller plus loin ou de vérifier les faits, et il met en lumière des décisions technocratiques d’une grande brutalité, prises au nom de l’efficacité. On y voit à quel point cette logique a pu relever d’une forme de table rase, presque doctrinale, indifférente aux conséquences humaines, économiques et écologiques, ce que la bande dessinée restitue avec une sensibilité et une intelligence remarquables."





Les rayons et les ombres

Marc-Olivier Padis, créée le 29-03-2026

"Je suis allé voir le dernier film de Xavier Giannoli, consacré à Jean Luchère et à sa fille Corinne, et j’y ai trouvé une plongée très convaincante dans la complexité morale de la collaboration. Le film montre comment un homme passé par le pacifisme de l’entre-deux-guerres a pu glisser vers une forme d’accommodement avec l’occupant, notamment à travers son activité de presse, depuis « Notre Temps » jusqu’à « Les Temps nouveaux », financé par l’ambassade allemande. Ce qui m’a frappé, c’est la solidité historique du travail, nourri par des recherches approfondies, mais aussi la manière dont Giannoli restitue une atmosphère faite moins d’ambiguïté que de lâchetés et de renoncements, de compromissions et d’aveuglement politique. Le regard porté sur sa fille, jeune et fascinée par son père, ajoute une dimension tragique à l’ensemble. Malgré les débats qu’il suscite, c’est un film que je trouve particulièrement réussi sur un sujet pourtant difficile."


Matisse 1941-1954

Nicolas Baverez, créée le 29-03-2026

"Il faut aller voir l’exposition consacrée à Matisse au Grand Palais, qui est tout simplement magnifique. Les dernières années de l’artiste y apparaissent avec une force particulière, alors même qu’elles sont marquées par la guerre, la maladie et des tensions familiales. Les grands formats, déployés dans les volumes du Grand Palais, produisent un effet saisissant et rendent pleinement justice à la puissance et à la vitalité de cette œuvre tardive."