Après Munich, peut-on dire que la doctrine internationale de Trump a changé ? / Déclassement économique français : réalités, perceptions, perspectives / n°443 / 22 février 2026

APRÈS MUNICH, PEUT-ON DIRE QUE LA DOCTRINE INTERNATIONALE DE TRUMP A CHANGÉ ?

Introduction

ISSN 2608-984X

Philippe Meyer :
Du 13 au 15 février, le gotha des chefs d'État, généraux et chefs des services de renseignement s'est retrouvé lors de la 62ème conférence de Munich sur la sécurité qui se tient tous les ans dans la ville allemande au mois de février. Un an après le discours agressif vis-à-vis de l’Europe du vice-président J.D. Vance, les États-Unis ont envoyé à Munich des figures jugées plus modérées : le secrétaire d’État Marco Rubio et le sous-secrétaire à la Défense Eldridge Colby. Récemment, en présentant sa nouvelle Stratégie de sécurité nationale, le président américain s’était livré à une attaque en règle contre les Européens, menacés selon lui d’un « effacement civilisationnel ».
Dans la première partie de son discours, prononcé le 14 février, Marco Rubio a d’abord « rassuré », en affirmant la permanence d’un lien transatlantique façonné par l’histoire et l’héritage culturel. Le chef de la diplomatie américaine a préféré citer la bière allemande, Beethoven et les Beatles plutôt que les Lumières, mais il a dit ce que cette assemblée voulait entendre : « la fin de l’ère transatlantique n’est ni notre but ni notre souhait. Nous serons toujours des enfants de l’Europe. »
Puis, dans une seconde partie Marco Rubio a repris les thèmes de l’idéologie MAGA (« Make America Great Again »). Tout en prônant la revitalisation du lien avec une Europe « forte », le secrétaire d’État américain n’a pas changé de cap sur la menace qui, selon son administration, plane sur l’Occident. Les États-Unis sont « prêts, si nécessaire, à agir seuls », mais « nous préférons et espérons agir avec vous, nos amis ici en Europe », a-t-il assuré. Reflet de l’idéologie MAGA, Marco Rubio a énuméré les maux qui selon Washington accablent l’Europe : l’« immigration de masse » qui « déstabilise les sociétés », la « désindustrialisation », le développement intempestif de « l'État providence » et le « culte du climat ». Il a invité les Européens à s’associer aux efforts de M. Trump de redressement de « la civilisation occidentale » et prononcé un éloge marqué de la chrétienté. Par ailleurs, le responsable américain a réitéré la position de l’administration Trump selon laquelle l’ONU n’a joué « pratiquement aucun rôle » dans la résolution des conflits et a appelé à une réforme des institutions mondiales.
Pour la presse allemande et française, le message de Marco Rubio ne différait pas tellement de celui du vice-président J.D. Vance. Si le ton était plus courtois, le fond du discours des responsables américains en revanche n’a guère changé. D’ailleurs, après Munich, Marco Rubio est allé soutenir des partenaires plus réceptifs à l’idéologie MAGA et plus rétifs aux valeurs européennes, en Slovaquie puis en Hongrie.

DÉCLASSEMENT ÉCONOMIQUE FRANÇAIS : RÉALITÉS, PERCEPTIONS, PERSPECTIVES

Introduction

Philippe Meyer :
Pour la troisième année consécutive, selon l'Insee, le PIB par habitant de la France se situe en dessous de la moyenne de l'Union européenne, consacrant un déclassement économique progressif mais désormais tangible. La France se situe au 34ème rang mondial et est désormais inférieure de 7 % à la moyenne européenne. Elle est notamment en retrait de 25 % par rapport à celle du Danemark, de 20 % par rapport à celle de la Suède, de 15 % par rapport à celle de l’Allemagne, de 0,5 % par rapport à celle de l’Italie. Par ailleurs, l’écart favorable vis-à-vis de la Pologne a été réduit de 60 % à 20 % depuis 2000. En clair, le niveau de vie des Français est inférieur à celui des Irlandais, des Allemands, des Belges et à peine supérieur à celui des Italiens, des Tchèques ou des Slovènes.
Des données qui corroborent le dernier sondage Ipsos-BVA sur les « Fractures françaises » publié en octobre dans lequel 90 % des personnes interrogées ont le sentiment que le pays est en déclin, 32 % estimant même que celui-ci est irréversible. Dans le sondage Odoxa pour Challenges-Agipi-BFM Business du 8 janvier, 82 % des Français se montrent « défiants » sur la situation économique du pays. Avec de tels résultats, « la peur du déclassement atteint un niveau record », note Odoxa. 6 Français sur 10 estiment que leur situation sociale est pire que celles de leurs parents et 70% des 1.005 sondés parient que leurs enfants vivront moins bien qu’eux. C’est 3 points de plus qu’il y a un an et 22 de plus qu’il y a 30 ans. Ces résultats rejoignent les dernières enquêtes de conjoncture de l’Insee, selon lesquelles 64 % des Français ont une vue négative de l’avenir économique du pays. Il y a quelques années, ils n’étaient « que » 38 %. Cependant, l’enquête de l’Insee révélait mi-décembre que 74 % de ces sondés jugent que leur situation personnelle s’améliorera ou se stabilisera. Un niveau qui n’a pas changé au fil des ans.
Dans un document publié le 6 janvier, les économistes de BNP Paribas estiment que le PIB pourrait progresser de 1,1 % sur l’année 2026. Sur le plan intérieur, la faiblesse de l’inflation pourrait soutenir le pouvoir d’achat et la consommation. « Une croissance résiliente mais pas suffisante », juge le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau. Notre taux de chômage reste plus élevé que celui atteint en moyenne dans l'Union européenne (6 %), avec des taux d'emploi préoccupants pour les jeunes et les seniors. L'emploi devrait progresser très faiblement, et le chômage remonter à 7,8 % à la mi-2026. Cette année encore, la grande incertitude concerne le comportement des ménages. S'il n'y a pas un redémarrage de la consommation, qui représente plus de la moitié du PIB, il sera difficile de trouver une dynamique. Pour l’heure, les ménages n'ont toujours pas puisé dans leur épargne qui se maintient à un niveau historiquement élevé (18,4 % du revenu disponible au troisième trimestre 2025).

Les brèves

Demande de renseignements à nos auditeurs

Philippe Meyer

"Je m’intéresse depuis quelque temps à la figure du sultan Qabous, qui a dirigé le sultanat d’Oman de 1970 à 2020, et dont le parcours me paraît singulier : autoritaire sans être dictatorial, il a profondément transformé son pays, faisant passer l’alphabétisation de 5 % à 95 %, créant un système de santé, des infrastructures routières, un embryon de représentation politique, ouvrant le droit de vote et d’éligibilité aux femmes, et laissant la religion dans la sphère familiale sans chercher à imposer des normes de conduite. Cette trajectoire rare m’intrigue, et je suis d’ailleurs preneur de toute documentation ou témoignage à son sujet. "

Bocuse

Matthias Fekl

"Puisqu’on a beaucoup parlé de déclin et de fin du monde, j’ai envie de proposer un livre qui fait du bien. Bocuse, de Gautier Battistella, paru chez Éditions Grasset, dresse le portrait d’une personnalité complexe, contrastée, hors norme. On y croise la mère Brasier, Fernand Point, Alain Ducasse, Guy Savoy, la famille Troisgros, Pierre Gagnaire, Bernard Pacaud et bien d’autres. Le récit nous entraîne à Collonges-au-Mont-d’Or, sur les bords de Saône, à Lyon, à Paris, mais aussi au Japon et aux États-Unis. À travers cette trajectoire, c’est tout ce que la France a d’exceptionnel qui apparaît : son terroir, la qualité de ses produits, la grandeur de ses chefs et la force de sa gastronomie. Cela demeure, et cela demeurera."

Comment pensent les démocraties

Antoine Foucher

"Pour comprendre l’évolution de l’Occident, en particulier de l’Europe et singulièrement de la France, la matrice explicative proposée par Marcel Gauchet demeure, à mes yeux, décisive. Sa thèse de la sortie de la religion, ou plus largement de la sortie de la tradition — le passage de sociétés structurées par leur passé à des sociétés d’individus où tout est à reconstruire, de la famille au travail en passant par la nation — éclaire puissamment les tendances de fond que nous traversons. Dans cet ouvrage-ci, il ne propose pas de thèses radicalement nouvelles ; il reprend et réarticule son cadre d’analyse. Mais cette piqûre de rappel sur le temps long, sur la nouveauté absolue de notre condition d’individus mobiles se définissant d’abord eux-mêmes plutôt que par leur appartenance collective, est salutaire. C’est, selon moi, l’une des grilles de lecture les plus solides pour comprendre ce qui nous arrive — et pour tenter, ensuite, de reconstruire du collectif à partir des individus. Même lorsqu’on croit connaître Gauchet par cœur, cette remise en perspective fait du bien."

Les femmes savantes

Nicole Gnesotto

"À la Comédie-Française, cette mise en scène signée Emma Dante est une révélation. Les représentations sont complètes, mais cela reprend l’an prochain et il faut d’ores et déjà réserver. Je n’avais jamais vu une telle inventivité scénique à partir d’un texte classique en vers : une modernisation à la fois drôle et intelligente. Les hommes, tous en costume XVIIème siècle, surgissent enfermés dans une malle couverte de poussière ; on les époussette avant qu’ils n’entrent en scène, comme s’ils étaient condamnés à répéter toujours le même rôle. Les femmes, elles, arrivent en tenue du XXIème siècle, puis se métamorphosent progressivement en figures du XVIIème. Le contraste est saisissant, l’effet théâtral remarquable."

Fabrice Luchini lit Victor Hugo

Nicole Gnesotto

"Le second spectacle m’a tout autant marquée. Le choix des textes de Victor Hugo est remarquable : on y découvre un Hugo poète que l’on connaît mal, au-delà des Contemplations ou de La Légende des siècles que j’avais lues autrefois. On peut aimer ou non Fabrice Luchini, mais la sélection est d’une intelligence rare. Et lorsqu’il dit Booz endormi, c’est un moment de grâce — presque à la hauteur de ce que nous récite Philippe à l’École alsacienne le dimanche juste avant que nous ne commencions l’émission."

Qui contrôle qui ? Les nouveaux rapports de force mondiaux

Jean-Louis Bourlanges

"Thomas Gomart vient de publier son ouvrage annuel, que j’ai lu d’une traite. C’est un livre très utile, ne serait-ce que pour son appareil critique : une bibliographie immense — des centaines de titres — qui donne le vertige et témoigne d’un travail considérable. On y trouve une présentation extrêmement précise de la situation internationale contemporaine, avec des références nombreuses et des indications solides. Ce qui m’a particulièrement intéressé, c’est la construction en « couples » de puissances ou d’antagonistes : Vladimir Poutine–Volodymyr Zelensky, Ali Khamenei–Benjamin Netanyahou, Narendra Modi–Xi Jinping, et, plus inquiétant pour nous, Donald Trump–Ursula von der Leyen, où la disproportion saute aux yeux. Il ajoute deux autres couples plus inattendus et peut-être plus décisifs encore : le GIEC face à Fox News, montrant combien ces forces morales — ou parfois immorales — structurent un affrontement central que les forces politiques peinent à intégrer ; puis le Vatican face à la Silicon Valley, après l’arrivée d’un nouveau pape au Saint-Siège. Derrière ces oppositions se profile une question essentielle : celle de l’avenir de l’humanisme — et, pour dire les choses simplement, de l’humanité elle-même."