Entre l’Ukraine et l’Iran, la guerre a-t-elle changé de nature ? / n°446 / 15 mars 2026

ENTRE L’UKRAINE ET L’IRAN, LA GUERRE A-T-ELLE CHANGÉ DE NATURE ?

Introduction

ISSN 2608-984X

Philippe Meyer :
Il y a deux semaines, le 28 février, Israël a déclenché contre l'Iran une attaque dite « préventive » coordonnée avec les Etats-Unis. En la baptisant « Fureur épique » Donald Trump a fixé un objectif à cette opération : « Défendre le peuple américain en éliminant les menaces imminentes posées par le régime iranien », qualifié de « sponsor d'État numéro 1 du terrorisme ». Ni le caractère « imminent » de ces menaces, ni ce en quoi elles concernent les Etats-Unis n'a été établi.
Il y a quatre ans, lorsque la Russie a lancé son invasion massive de l'Ukraine, certains se sont demandé si le monde n'entrait pas dans une troisième guerre mondiale. Avec l'actuelle guerre avec Iran, la même inquiétude refait surface. Cette guerre concerne déjà plus d'une douzaine de pays de la région : Outre l'Iran et Israël, des missiles ou des drones ont frappé les Emirats arabes unis, l'Arabie saoudite, le Qatar, Bahrein, la Jordanie, le Koweit et Oman. Au Liban, les forces terrestres israéliennes poursuivent leurs opérations contre le Hezbollah. À Chypre, Iran a lancé une attaque de drones contre une base militaire britannique. Des missiles balistiques ont été interceptés en Turquie. En Irak, les milices pro-iraniennes entretiennent l'instabilité. Un soldat français a été tué. L’Azerbaïdjan a désormais été touché. Les Iraniens pourraient finir par entraîner le Yémen dans le conflit. C'est, de loin, la guerre du Golfe la plus étendue à ce jour.
Zelensky a reconnu qu'une guerre prolongée avec l'Iran pourrait avoir un impact sur les livraisons américaines de munitions pour les systèmes de défense antiaérienne fournis à l'Ukraine par ses alliés occidentaux afin de défendre ses infrastructures essentielles, notamment énergétiques. En quatre ans de guerre, Kyiv a mis au point une gamme d'intercepteurs efficaces, bon marché et considérés comme étant parmi les plus avancés du monde, conçus pour détruire en vol les drones d'attaque Shahed de conception iranienne. Les États-Unis, le Qatar et les Émirats arabes unis ont récemment fait appel à l'expertise ukrainienne pour leur lutte contre les drones iraniens. Face à l'épuisement de leurs stocks de missiles Patriot, les intercepteurs bon marché conçus par Kyiv représentent un atout stratégique majeur pour la sécurité de la navigation.
Pour le politologue Frédéric Charillon, en Ukraine ou en Iran, il s'agit de guerres choisies, c'est-à-dire qu'aucune raison immédiate de sécurité nationale n'imposait. Ils en tire d'ores et déjà trois leçons : les alliances ne valent plus rien et la possession de l'arme atomique semble demeurer la dernière garantie de sécurité ; l’Occident n'est plus un facteur de stabilité, sa parole est démonétisée, on regardera donc ailleurs ; enfin l'emploi démesuré de la force par les candidats à l'hégémonie impose de nouveaux partenariats, même contre-nature, pour les contenir.

Les brèves

Tout passe

Philippe Meyer

"En ce moment, je me replonge dans la lecture de Vassili Grossman, un auteur que j’avais déjà lu mais que l’on peut relire sans jamais s’en lasser, tant on y découvre chaque fois quelque chose de nouveau sur le monde et sur soi-même. J’ai recommencé par Tout passe, cette méditation à travers un personnage de fiction sur ce qui peut pousser un homme à commettre une action aussi misérable que dénoncer un crime qu’il sait inexistant — allusion au complot des blouses blanches, que Grossman avait lui-même contribué à accréditer en signant une dénonciation dont il a médité toute sa vie les conséquences. On a également publié récemment ses souvenirs et sa correspondance, rassemblés par son fils adoptif : on y retrouve un personnage profondément attachant et d’une lucidité remarquable, animé par une attitude profondément humaniste, par le désir de comprendre plutôt que de juger, voire sans juger. Cette volonté est d’une grande rareté et d’un prix immense."

Paris, malgré tout …

Antoine Foucher

"Autour des élections à Paris, plusieurs lectures et écoutes m’ont paru éclairantes. La thématique du nouvel esprit public de la semaine dernière, avec Alexandre Gady est passionnante, tout comme le petit livre que vient de sortir Philippe Meyer dans la collection L’âme des peuples consacré à Paris, qui reprend en partie leur conversation. Ces deux propositions montrent pourquoi Paris occupe une place si centrale dans notre identité nationale, pourquoi la ville a fasciné et attiré tant de Français au fil des siècles. "

Quand le parisianisme écrase la France

Antoine Foucher

"Pour compléter ce regard, j’ai été très intéressé par l’essai de Francis Brochet, journaliste né à Montbéliard mais amoureux de Paris, qui analyse les effets du poids parisien sur le fonctionnement du pays. Sans hostilité, il montre comment cette centralisation peut aussi infantiliser ou dévitaliser le reste du territoire, avec des exemples très concrets, notamment économiques. Ces trois approches, toutes portées par des amoureux de Paris, permettent de réfléchir à une question essentielle : comment préserver la place unique de Paris dans le monde et dans l’histoire française, tout en permettant au reste du pays d’exprimer pleinement son identité et son potentiel."

18 mars 1871 La Commune : la guerre civile des Français

Jean-Louis Bourlanges

"À l’approche du 155ème anniversaire du début de la Commune de Paris, ce livre m’a paru essentiel pour comprendre comment Paris a basculé dans la guerre civile. Michel Winock, historien et écrivain bien connu de nos auditeurs, raconte cet épisode avec une élégance confondante, mêlant plaisir de lecture et inquiétude face à une histoire sombre. Il replace la Commune dans le contexte des conflits français, en montrant la rupture entre le parlement et le mouvement ouvrier, l’accentuation de la guerre des religions et la cécité sociale de la république opportuniste. Contrairement aux interprétations marxistes ou léninistes qui y voient la préfiguration de la révolution bolchevique, Winock montre que la Commune s’inscrit pleinement dans l’histoire française et constitue plutôt, comme disait François Furet, l’adieu de la révolution à l’histoire."

Lumières et anti-lumières en Iran : un siècle de luttes politiques

Béatrice Giblin

"Pour comprendre le conflit iranien actuel, cet ouvrage offre une perspective très éclairante. Il retrace le chemin de l’Iran depuis la première constitution de 1906, inspirée par les Lumières et la Révolution française, jusqu’à la prise de pouvoir des Mollah en 1979 et l’instauration d’un régime théocratique. Stéphanie Roza et Amirpasha Tavakkoli montrent comment, malgré des principes égalitaires et une séparation du religieux et du politique, l’islam politique a progressivement accaparé le pouvoir. Leur approche casse l’idée d’un Orient fermé à l’Occident et permet de lire les luttes politiques iraniennes comme un affrontement universel entre partisans et ennemis des Lumières. La victoire des Mollah apparaît ainsi comme le résultat d’alliances complexes, entre Moudjahidines marxistes, religieux et commerçants du bazar, offrant une profondeur nécessaire pour comprendre l’Iran d’aujourd’hui."

Galerie des cinq continents au musée du Louvre

Lionel Zinsou

"En sortant de l’École alsacienne, je vous incite à découvrir cette nouvelle galerie inaugurée en décembre dernier. Elle rassemble 120 œuvres provenant d’Amérique, d’Océanie, d’Asie et d’Afrique, mises en regard avec des chefs-d’œuvre européens autour de thématiques comme la spiritualité, le pouvoir ou la beauté de l’art. L’entrée par les quais de Seine est rapide, la magnifique porte des Lions a été réouverte, et la scénographie de Jean-Michel Wilmotte est lumineuse et généreuse. Tout est pensé pour profiter pleinement des œuvres, avec même une cafétéria juste en face et un accès direct à la galerie de peinture italienne. C’est une visite à la fois agréable et riche d’enseignements, à ne pas manquer."