La relation franco-allemande / Quelle doctrine militaire pour les Européens ? / n°447 / 22 mars 2026

LA RELATION FRANCO-ALLEMANDE

Introduction

ISSN 2608-984X

Philippe Meyer :
Les relations franco-allemandes se sont tendues ces derniers mois autour de nombreux sujets. Fin décembre, c'était l'accord commercial avec le Mercosur. Puis l'utilisation des avoirs gelés russes a opposé les deux capitales : Friedrich Merz était en faveur de la confiscation des avoirs russes gelés en Europe – quelque 200 milliards d’euros – pour aider militairement l’Ukraine, plutôt que d’un emprunt européen appelé de ses vœux par le président français. Emmanuel Macron ne l’a pas suivi dans cette mesure qui impliquait de tordre le bras à la Belgique. Début février, dans un entretien avec la presse, le président français prônait une émission de dette européenne, des eurobonds, pour accélérer les investissements du Vieux Continent dans les technologies de rupture suscitant l'irritation des pays « frugaux », notamment l’Allemagne qui a pointé du doigt la nécessité pour l'Europe de mener des réformes structurelles et d'investir moins d'argent dans des secteurs comme l'agriculture.
Autre pierre d’achoppement, en matière d’énergie, la France mise sur le nucléaire, tandis que l'Allemagne parie sur les renouvelables.
En février, Berlin a reproché à la France, des efforts « insuffisants » en matière de dépenses de défense. Dans le même temps, Paris et Berlin n'arrivent pas à s'entendre sur le système aérien du futur (SCAF), sur fond de rivalités industrielles entre Dassault et Airbus. Le chancelier allemand a affirmé que son pays n'avait pas besoin du même avion que la France, laissant entendre que Paris et Berlin pourraient construire deux appareils différents, chacun de son côté.
Longtemps, l'Allemagne a incarné les moyens économiques et la France, la volonté politique et militaire. Mais depuis, Friedrich Merz, comme il l'a redit en février lors de conférence de Munich sur la sécurité, a décrété « la fin des longues vacances loin de l'histoire du monde » après avoir lancé un grand programme d'investissement dans la défense. Le chancelier allemand a promis de faire de la Bundeswehr « la plus grande armée conventionnelle d'Europe ». Désormais les incompréhensions majeures portent aussi sur les questions de défense, au-delà même du blocage sur le SCAF. Tandis que Paris défend la voie d’une Europe souveraine  et d’une « autonomie stratégique », le chancelier allemand, plus prudent, mise sur la complémentarité entre un renforcement de l’indépendance de l’Union européenne et une revitalisation des liens qui la rattachent aux Etats-Unis. L’Allemagne est aujourd’hui le pays le plus engagé dans le soutien à l’Ukraine au travers de l’Union européenne comme en bilatéral. Beaucoup moins vocale que la France, elle a donné à Kyiv l’an passé 10 milliards d’euros et la France 2 milliards.
Ces crispations franco-allemandes récurrentes ont d’autant plus d’impact qu’elles interviennent dans un moment très tendu des relations internationales.

QUELLE DOCTRINE MILITAIRE POUR LES EUROPÉENS ?

Introduction

Philippe Meyer :
Le ton frontalement hostile adopté par Washington à l’égard de l’Union européenne en tant que projet politique impose une réévaluation stratégique profonde de la relation transatlantique. 2026 pourrait marquer l’entrée dans une décennie où les pays européens devront choisir entre résignation stratégique et construction active d’une souveraineté de défense crédible. L’un des piliers de la boussole stratégique — le document clef pour la stratégie de défense européenne adopté en 2022 — touche au renforcement des capacités de gestion des crises. À ce titre, l’Union a créé une « capacité de déploiement rapide », force européenne composée de 5.000 soldats pouvant être déployée pour les efforts de stabilisation, de sauvetage et d’évacuation, d’assistance humanitaire et de secours en cas de catastrophe, de maintien de la paix, de prévention des conflits et de renforcement des capacités. Opérationnelle depuis 2025, elle est contrôlée et commandée par la Capacité militaire de planification et de conduite de l’Union : elle constitue ainsi une véritable « force européenne ».
L’année 2025 a vu plusieurs d’initiatives destinées à renforcer l’industrie de défense européenne : programme pour rationaliser l’acquisition conjointe et accélérer la montée en puissance de capacités critiques, programme destiné à financer la création d’une base industrielle européenne compétitive à long terme ... Difficilement mis en œuvre, ils se heurtent au dilemme stratégique entre préférence européenne et achat à des partenaires extra-européens puisant dans leurs stocks existants.
Afin de renforcer et diversifier ses relations avec des pays tiers, l’Union a signé huit partenariats de sécurité et de défense en 2025 avec l’Ukraine, la Moldavie, la Géorgie, le Canada, le Royaume-Uni, le Japon et la Corée du Sud. La décision prise à l’été 2025 par les pays membres de l’OTAN de porter leurs dépenses militaires de 3,5 % à 5 % du PIB constitue une étape cruciale pour renforcer la défense européenne.
En évoquant le 2 mars à l’Ile longue une évolution de la doctrine nucléaire vers une « dissuasion avancée » et un renforcement du dialogue stratégique avec les partenaires européens, Emmanuel Macron a ouvert la perspective d’une nouvelle architecture de sécurité pouvant conduire à structurer l’environnement stratégique européen autour de la dissuasion française.
Mais, dans le domaine conventionnel, selon le Center for Strategic and International Studies, les stocks de munitions européens restent relativement limités. Le rythme de consommation observé dans la guerre en Ukraine a mis en évidence les difficultés de nombreux États européens à soutenir durablement un conflit de haute intensité. Cette fragilité constitue aujourd’hui l’un des principaux défis pour la sécurité européenne.

Les brèves

Courrier international Hors-série : Russie, l’état de guerre

Philippe Meyer

"Ce hors-série de Courrier international propose une vingtaine d’articles qui permettent de comprendre en profondeur l’évolution de la Russie en temps de guerre. On y voit à la fois les transformations de l’État et de l’administration, celles de l’économie, l’émergence d’une nouvelle classe moyenne, mais aussi les effets très concrets du conflit sur la société, notamment le retour des blessés de guerre, décrit comme une véritable bombe à retardement. L’ensemble éclaire également les relations entre la Chine et la Russie, avec des analyses qui bousculent certaines idées reçues. C’est un travail dense et utile sur un sujet que l’actualité, tournée vers le Moyen-Orient, tend à reléguer au second plan."

En finir avec les idées fausses sur l’aménagement du territoire : dans quelle France voulons-nous vivre ?

Marc-Olivier Padis

"Dans le contexte des élections municipales, ce livre de Martin Vanier apporte un éclairage particulièrement utile. À travers une quarantaine d’idées reçues passées au crible, il propose des analyses brèves, précises et solidement informées qui vont bien au-delà de la simple déconstruction des clichés. On y trouve une réflexion sur les grands mythes de l’aménagement, sur l’opposition entre rural et urbain, ainsi que sur l’évolution des modèles successifs. L’intérêt du livre tient aussi à ses propositions finales, qui invitent à privilégier une logique de développement territorial et à renforcer les liens entre les territoires plutôt que de les considérer isolément. Une lecture particulièrement pertinente pour les élus locaux."

Les lumières sombres : comprendre la pensée néoréactionnaire

Jean-Louis Bourlanges

"Ce livre d’Arnaud Miranda éclaire une idéologie encore peu connue mais déjà influente : celle des néoréactionnaires anglo-américains, qui se revendiquent à la fois post-libéraux et antidémocratiques. À travers l’analyse d’auteurs comme Curtis Yarvin ou Nick Land, il met au jour une pensée structurée vautour du refus de l’égalité, d’une exaltation de la violence et d’une vision de la liberté réduite au pouvoir des forts sur les faibles, le tout adossé à la révolution technologique. L’ouvrage montre aussi comment ces idées sont relayées par certains acteurs majeurs de la finance et de la tech, et leur rôle dans l’arrière-plan idéologique du trumpisme. La lecture est saisissante, tant elle donne la mesure d’une radicalité inquiétante, même si l’incohérence du personnage politique qui s’en inspire laisse planer une part d’incertitude sur sa traduction concrète."

Les dernières écritures

Lucile Schmid

"Dans ce roman d’Hélène Zimmer, qui s’inscrit dans la continuité de ses explorations des enjeux écologiques au cœur des rapports sociaux, on suit une professeure, significativement nommée Cassandre, confrontée à des élèves réticents à la lecture dans un collège de banlieue. En leur proposant un texte inspiré d’un rapport du GIEC, elle déclenche une onde de choc qui mène jusqu’à une tentative de suicide et à un procès autour duquel s’organise le récit. Ce dispositif permet d’explorer avec finesse et humour la manière dont l’éco-anxiété s’inscrit dans les relations sociales contemporaines, en révélant la persistance des rôles institutionnels face à l’effondrement annoncé. Le livre parvient ainsi à réintroduire les questions écologiques dans une véritable comédie de mœurs, à la fois actuelle, incisive et souvent très drôle."

Après l’Occident ?

Antoine Foucher

"Ce dialogue entre Maurice Godelier et Hubert Védrine propose une réflexion dense et stimulante sur ce qu’est l’Occident et ce qu’il pourrait devenir. En croisant approche anthropologique et expérience du pouvoir, les auteurs distinguent notamment un Occident culturel ancien d’un Occident géopolitique plus récent, aujourd’hui fragilisé. Ils invitent à une forme de modestie en questionnant l’idée selon laquelle les valeurs occidentales seraient universellement désirées, montrant que le reste du monde envie à l’Occident, c’est un certain confort matériel, et pas du tout un mode de vie. L’ouvrage interroge ainsi l’avenir d’un Occident en recomposition, entre tensions transatlantiques, retrait européen et évolutions américaines, avec un ton à la fois érudit, vivant et souvent très savoureux."