La campagne de Jean-Luc Mélenchon / Forum de Saint-Petersbourg et isolement de la Russie / n°459 / 14 juin 2026

LA CAMPAGNE DE JEAN-LUC MÉLENCHON

Introduction

ISSN 2608-984X

Philippe Meyer :
Jean-Luc Mélenchon a choisi, le 7 juin, Saint-Denis pour donner le coup d'envoi de sa quatrième candidature à l'élection présidentielle, entre la basilique cathédrale où furent sacrés quelques-uns des premiers souverains du royaume, et en face de l'hôtel de ville conquis par le candidat LFI, Bally Bagayoko, dès le premier tour des élections municipales il y a trois mois. Jadis universaliste et jacobin, Jean-Luc Mélenchon a approfondi une mue politique engagée depuis plusieurs années : faire de la « Nouvelle France » le cœur de son projet et de sa coalition électorale. La France de 2026 n'est plus celle de 1958. La société a changé dans sa composition, dans la place qu'y occupent les femmes, dans son niveau d'éducation, dans ses structures familiales, dans son rapport au travail comme à l'autorité. Le slogan « on est chez nous », traditionnellement associé au Rassemblement national, a été repris par la foule nombreuse des militants et sympathisants LFI pour signifier non l'exclusion, mais l'appartenance commune à la République.
Le rassemblement de Saint-Denis a montré un visage plus maîtrisé du leader insoumis, préférant la démonstration intellectuelle à la polémique permanente, le récit politique à l'invective. Jean-Luc Mélenchon s’est posé en rassembleur apaisé, et leader à gauche. Sourire, discours resserré, dérapages évités, remisant ses provocations pour renfiler son costume de républicain, le candidat des insoumis à la présidentielle s’est contenté de lire son discours et d’égrener ses fondamentaux politiques : « smic à 1.700 euros » (soit 15 % de plus qu’actuellement), retraite à 60 ans, Sécurité sociale gérée par ses cotisants, règle du « chacun selon ses besoins ». Promettant de déclencher une « révolution citoyenne », de confier le pouvoir au peuple, de restreindre la propriété privée, de taxer les riches pour une meilleure répartition des richesses « entre le capital et le travail », il vise à mettre en œuvre un « projet » qu’il définit lui-même comme « collectiviste ». S’il est élu, la France quittera l’Otan, recherchera un accord avec la Russie et s’affranchira des règles européennes si elles l’entravent : « nous décréterons un moratoire sur toutes les directives contraires aux mandats que nous aura donnés notre peuple », a-t-il annoncé. Plutôt que de sortir de l’Union européenne, il propose « une Europe débarrassée du libéralisme ».
Se posant en seul pôle politique clair à gauche, écrasant les socialistes et les Verts, qui s'enferrent dans des débats internes illisibles, l'insoumis se place comme la seule alternative au RN. Agé de 74 ans, le tribun, bien que rejeté par 69 % de l'opinion (selon le baromètre mensuel Odoxa pour Public Sénat et la presse régionale), voit sa popularité grandir au sein de l'électorat de gauche, avec 49 % d'adhésion. Toutefois, si 58 % des 18-24 ans ont une opinion favorable de Mélenchon, le chiffre chute à 14 % pour les 50-64 ans.

FORUM DE SAINT-PÉTERSBOURG ET ISOLEMENT DE LA RUSSIE

Introduction

Philippe Meyer :
Le 3 juin, à l'ouverture du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, la ville natale de Vladimir Poutine, des drones ukrainiens ont frappé une installation pétrolière et un site militaire à proximité. Les quelque 200 invités de 130 pays ont été accueillis avec un panache de fumée noire en arrière-plan. L’ancien colonel du SVR (les services de renseignements extérieurs), Andreï Bezroukov a vu dans cette attaque un motif de poursuite de l'affrontement. Selon lui, « la Russie restera en état de guerre, et nous devons apprendre à vivre avec pour au moins deux décennies, et cela va façonner deux générations ».
Le rendez-vous pétersbourgeois, lancé en 1997 est devenu « international » en 2007. Considéré autrefois comme le « Davos russe », il a changé de visage depuis l’invasion de l’Ukraine. Cette édition a donné la place d’honneur aux Chinois et aux Saoudiens. Il a reçu une délégation économique nord-coréenne, des représentants talibans et quelques figures occidentales. La présence, pour la première fois depuis 2022, d'une délégation allemande et d'élus du parti d'extrême droite de l'AfD a été remarquée.
Plus de quatre ans après le début de la guerre contre l'Ukraine, la Russie fait face à de multiples sanctions occidentales, à une inflation élevée, à des coûts d'emprunt prohibitifs et à des pénuries de main-d’œuvre, qui placent son économie dans une situation délicate. Alors que la situation sur le front est proche de l'impasse, l'Ukraine multiplie les frappes sur les dépôts, raffineries de pétrole et oléoducs russes pour priver Moscou de l'une de ses principales sources de revenus. Le PIB russe s'est contracté de 0,2% au cours des trois premiers mois de l'année, selon les statistiques officielles. C’est la première baisse trimestrielle en trois ans. L'État a affiché un déficit budgétaire de 80 milliards de dollars au cours des quatre premiers mois de 2026 - soit l'équivalent de 2,5% du PIB annuel et plus que ce qui était prévu pour l'ensemble de l'année. Toutefois, la Russie dispose de certains atouts. C’est l’un des pays développés les moins endettés au monde (environ 16% du PIB) et il dispose d’un fonds souverain d’environ 156 milliards d’euros. Ses exportations d’hydrocarbures connaissent une hausse conséquente depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, qui a bouleversé les marchés énergétiques.
Affecté par une popularité en berne et des pertes lourdes sur le front, Vladimir Poutine  a minimisé, le 5 juin, les difficultés économiques auxquelles fait face son pays, préférant vanter sa « souveraineté » et ses partenariats avec les pays du Sud. Il a rejeté, l'idée d'une rencontre en tête-à-tête proposée la veille par son homologue ukrainien dans une lettre ouverte, tant qu'un accord final n'aura pas été négocié en amont pour mettre fin à la guerre en Ukraine. Le forum de Saint-Pétersbourg s’est terminé le 6 juin comme il avait commencé : sous une salve d’attaques de drones ukrainiens.

Les brèves

L’abandon

Philippe Meyer

"J’ai été profondément marqué par ce film de Vincent Garenq consacré aux onze jours qui ont précédé l’assassinat de Samuel Paty. Ce qui m’a frappé d’abord, c’est sa parfaite sobriété : personne n’essaie de faire sortir son mouchoir au spectateur, pourtant l’émotion surgit à plusieurs reprises. Le récit des faits est remarquablement construit et interprété. Antoine Reinartz et Emmanuelle Bercot sont excellents dans les rôles de Samuel Paty et de la principale, mais je voudrais aussi souligner la performance d’Emma Boumali, qui incarne la jeune fille à l’origine de l’engrenage. Son interprétation est si convaincante que je me suis souvenu de ce qui était arrivé à Pierre Dux après son rôle de fasciste dans Z, tant certains spectateurs ont parfois tendance à confondre l’acteur et le personnage … Je formulerais néanmoins une réserve sur le titre, car le film ne montre pas exactement un abandon. Les institutions ne sont pas absentes ; elles réagissent toutes, à leur manière. Mais entre les lourdeurs bureaucratiques, le manque de moyens, les responsabilités mal définies et la communication parfois inexistante, rien n’aboutit. Ce que le film décrit avec force, ce n’est pas l’abandon, mais le dysfonctionnement d’un système qui, malgré la présence de tous les acteurs censés intervenir, se révèle incapable d’empêcher la catastrophe."

Etty

Marc-Olivier Padis

"J’ai beaucoup aimé cette série en six épisodes, encore disponible sur Arte, consacrée aux dernières années de la vie d’Etty Hillesum. On y découvre cette jeune écrivaine néerlandaise qui, entre 1941 et 1943, tient un journal intime exceptionnel, aujourd’hui disponible en français aux éditions du Seuil. Elle rêve alors de devenir l’une des grandes voix de la littérature néerlandaise, tout en traversant à la fois les épreuves de l’occupation nazie, des épisodes de dépression et une profonde quête spirituelle. Ce qui me paraît particulièrement réussi, c’est le choix de ne pas reconstituer l’époque de manière classique. Les réalisateurs montrent Amsterdam dans son décor contemporain, avec des costumes et des personnages d’aujourd’hui. Ce décalage produit un effet saisissant : il rapproche cette histoire de notre présent et rappelle combien les régimes autoritaires n’appartiennent pas seulement au passé. La série restitue avec finesse le cheminement intérieur d’Etty Hillesum, son rapprochement progressif avec le christianisme et sa dimension mystique. Mais ce qui m’a le plus frappé, c’est la banalité de la persécution. Tout se déroule dans un cadre d’apparente normalité, résumé par cette phrase glaçante prononcée avec le sourire par une fonctionnaire néerlandaise : « tout est en ordre »."

Pour les enfants : éduquer dans la dignité, éduquer à la liberté

Matthias Fekl

"Dans le contexte de la tragique affaire Lyhanna, j’ai été particulièrement touché par le livre de Pierre Vesperini, publié aux éditions Les Belles Lettres. L’auteur part d’un constat préoccupant : les nombreuses défaillances de notre société dans la manière dont elle traite et éduque les enfants, avec trop souvent de la brutalité, de la violence ou des formes de maltraitance. Ce qui rend cet ouvrage particulièrement précieux, c’est sa capacité à croiser les connaissances scientifiques les plus récentes avec les grandes réflexions héritées de l’Antiquité et de la littérature. Pierre Vesperini ne se contente pas d’un diagnostic ; il propose une réflexion ambitieuse sur ce que pourrait être une éducation véritablement démocratique, respectueuse de la dignité des enfants et tournée vers la liberté. C’est un livre à la fois exigeant, accessible et profondément humaniste."

Brilliant corners

François Bujon de L’Estang

"Cela faisait longtemps que je n’avais pas parlé de jazz, et la disparition récente de Sonny Rollins m’en fournit l’occasion. Mort à 96 ans après s’être retiré de la scène en 2012, il laisse derrière lui une œuvre immense. J’ai eu la chance de l’entendre une dernière fois à l’Olympia, vers 2010 ou 2011. C’était un musicien singulier, réfléchi et cultivé, qui n’hésitait pas à interrompre sa carrière pendant plusieurs années pour perfectionner son art et réfléchir à son évolution musicale. Parmi les nombreux enregistrements qu’il nous laisse, j’invite particulièrement à l’écouter au sein du quartet de Thelonious Monk dans l’album Brilliant Corners, enregistré en 1956, où son talent éclate avec une force remarquable."

Saxophone colossus

François Bujon de L’Estang

"Mais si je ne devais recommander qu’un seul disque de Sonny Rollins à ceux qui ne le connaissent pas encore, ce serait sans doute Saxophone Colossus, également enregistré en 1956. Rollins y affirme pleinement cette voix unique qu’il a développée entre hard bop et free jazz. On y entend aussi les échos de ses racines caribéennes : sa mère était née à Saint-Thomas et son père à Sainte-Croix, et les influences du calypso traversent souvent sa musique. Cet album reste l’une des meilleures portes d’entrée vers l’œuvre de ce géant du jazz, qui a joué et enregistré avec quelques-uns des plus grands noms de son époque, de Miles Davis à Thelonious Monk, en passant par Horace Silver, Bud Powell ou Clifford Brown."