Le Canada de Mark Carney, dernière chance de l’Europe ? / Combien y a-t-il d’extrêmes droites ? / n°473 / 20 septembre 2026

LE CANADA DE MARK CARNEY, DERNIÈRE CHANCE DE L’EUROPE ?

Introduction

ISSN 2608-984X

Philippe Meyer :
En pleine guerre commerciale avec les États-Unis de Donald Trump, le Canada cherche de nouveaux partenaires, tandis que l'Europe, dont les relations avec Washington sont tout aussi houleuses, cherche des appuis à sa stratégie de rééquilibrage entre les deux super-puissances, Chine et États-Unis. Mark Carney dans son discours de Davos du 20 janvier 2026, avait acté le basculement dans un âge des empires fondé sur la coercition. Il y avait exposé le dilemme des puissances moyennes : choisir entre l'autonomie ou la soumission, et proposé une stratégie fondée sur la limitation des dépendances vis-à-vis des empires, la diversification des partenariats et le renforcement de la coopération entre les puissances moyennes.
Mercredi, dans son discours annuel sur l’état de l’Union devant le parlement européen à Strasbourg en présence du Premier ministre canadien Mark Carney, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen  a proposé que le Canada devienne le « premier membre associé » de l'Union européenne. « Nous voyons le monde avec les mêmes yeux : de l’IA au changement climatique, de l’Arctique à la géopolitique », a souligné Mme von der Leyen, appelant Ottawa et Bruxelles à « bâtir » un « avenir commun ». A l’annonce de cette proposition, les eurodéputés se sont levés pour applaudir longuement M. Carney.
Jeudi, Mark Carney, a accueilli favorablement, « cette ambition ». S’exprimant à, son tour devant les députés européens, à Strasbourg, il a assuré que « les sondages montrent qu’une écrasante majorité de Canadiens sont favorables à des liens beaucoup plus étroits avec l’Europe ». Pour le  Premier ministre canadien le Canada et l’Europe sont « plus forts ensemble » et ils sont liés par des « valeurs communes », non par des « deals », une allusion claire au président américain, Donald Trump. « Le Canada et l’Europe devraient garantir leur autonomie stratégique grâce à une coopération approfondie couvrant l’ensemble des capacités stratégiques », a développé M. Carney, arguant que les deux blocs devraient « œuvrer en faveur d’échanges numériques fluides, ainsi que d’une libre circulation des produits non agricoles et d’une vaste gamme de services. Nous devrions renforcer les liens entre nos populations, en permettant à nos jeunes de travailler, d’étudier et de vivre où ils le souhaitent, de part et d’autre de l’Atlantique », a-t-il déclaré. Pour autant, le Premier ministre canadien a assuré ne pas chercher la construction d’un « troisième bloc pour devenir une grande puissance rivale qui aurait de meilleures manières ». « Nous ne recherchons pas le pouvoir pour dominer autrui. Nos démocraties sont fondées sur l’État de droit », a-t-il souligné, avant de qualifier cette alliance future de « phare pour les démocraties ».
Avant de donner la parole à Nicole Gnesotto, je voudrais rappeler qu’en 1965, un journaliste du Monde, Claude Julien, qui avait fait ses études aux États-Unis à l’université Notre-Dame, avait publié un livre intitulé « Le Canada, dernière chance de l’Europe ». Il se trouve dans ma bibliothèque et j’ai eu la curiosité de le reprendre. J’avais pour Claude Julien une estime ancienne, que la lecture de ce livre a encore renforcée, tant il montrait l’intérêt pour le Canada et l’Europe d’établir un partenariat face aux États-Unis.
Si vous avez ce livre dans votre bibliothèque, je vous encourage à le reprendre. Claude Julien avait failli devenir directeur du Monde, mais André Fontaine et quelques autres avaient mené une guerre pour avoir sa peau après son élection par la rédaction. Il était ensuite devenu directeur du Monde diplomatique, où il avait maintenu un sens de l’équilibre assez remarquable.

COMBIEN Y A-T-IL D’EXTRÊMES DROITES ?

Introduction

Philippe Meyer :
Pour son premier grand discours depuis que la justice lui a rouvert la voie vers l'Élysée, Marine Le Pen a déroulé un programme refermant, point par point, la parenthèse libérale que Jordan Bardella et certains de ses conseillers avaient tenté d'ouvrir, gravant dans le marbre son slogan « ni droite ni gauche ». Pour 2027 elle veut mener « plus que jamais » la « bataille sociale ». Une formule qui sonne comme un désaveu pour ceux qui, en interne, espéraient muscler le versant pro-entreprise du parti. Affichant sa volonté de mettre l’accent sur la « priorité nationale » – « un droit naturel et juste », Marine Le Pen a promis d’appliquer ce principe controversé au logement social, l’un des « grands chantiers » de son potentiel quinquennat. En martelant cette thématique, elle s'est épargnée toute explication sur les polémiques qui ont émaillé la rentrée du RN. C’est à peine si elle a, sur le réseau X, promis de soumettre l’interdiction du voile à un réferendum. Elle n’est pas plus revenue sur la retraite à 62 voire à 60 ans, que sur les saillies racistes et sexistes d'un policier municipal membre du service d'ordre du parti, ou sur la fin de l'aide à l'Ukraine annoncée par le maire de Perpignan, Louis Aliot. Des propos qui viennent rappeler les positions prorusses longtemps tenues par le RN, que n'endosse pas totalement Jordan Bardella. La stratégie du « tandem complémentaire » tenue l'année passée, avec une ligne plus libérale incarnée par Jordan Bardella, et une ligne plus sociale et populiste jouée par Marine Le Pen, prend désormais des allures de duel au sommet.
Le 13 septembre, un autre duo à l’extrême droite mettait en scène ses ambitions, et ses possibles rivalités : Sarah Knafo puis Éric Zemmour ont conclu, chacun à leur tour, les universités d'été de Reconquête. Si le chef de la formation, n'a pas encore confirmé sa probable candidature, il a entamé sa rentrée en ciblant son créneau favori, l'islam, se déclarant contre le port du voile dans l’espace public, pour la « remigration » et critiquant sa meilleure ennemie, Marine Le Pen. Tandis qu’Éric Zemmour mise sur l'identitaire, sa compagne, Sarah Knafo combat sur le champ libéral.  L'énarque creuse un sillon dans le secteur économique, portant un discours antifiscal, anti-État et techno-capitaliste, inspiré par Elon Musk et les politiques menées en Argentine et au Salvador.

Les brèves

Le palais

Matthias Fekl

"Et puis, une brève plus jubilatoire, ce roman de François-Henri Désérable. Arun Kumar, né dans une décharge en Inde puis adopté par une famille bourguignonne et élevé à Dijon, se découvre un « palais absolu », comme d’autres ont l’oreille absolue. Commence alors une plongée dans l’univers du vin et de la dégustation, qui l’entraîne dans un périple à travers le monde. Je n’en dirai pas davantage, sinon que les aventures d’Arun Kumar m’ont embarqué et fait passer une très agréable rentrée."

Revue Études

Philippe Meyer

"Je signale la nouvelle formule d’Études, la revue des jésuites, qui a longtemps joué, comme d’autres revues d’intérêt général, un rôle important dans la formation politique, sociale et culturelle. Plus claire dans sa présentation, elle renoue notamment avec la « dispute », avec une confrontation entre deux philosophes, Sophie Nordmann et Mazarine Pingeot, sur la question « Peut-on débattre de tout ? ». J’ai également été intéressé par les cinq regards, chrétiens, juifs et agnostiques, portés sur l’encyclique Magnifica Humanitas, ainsi que par la réflexion d’Olivier Paquet sur les usages créatifs de l’intelligence artificielle dans le travail d’écriture."

Vive le périurbain ! Pour des campagnes urbaines au cœur des transitions territoriales

Lucile Schmid

"Je vous recommande deux lectures cette semaine. D’abord cette note que publie la fondation Terra Nova, et à laquelle ont notamment participé Marc-Olivier Padis et Jean-Marc Offner, invite à penser autrement le continuum entre ville et campagne et, surtout, à porter un autre regard sur ceux qui habitent le périurbain. À l’heure où l’on s’interroge sur un possible retour des Gilets jaunes et sur le vote de ces populations en 2027, elle montre combien elles ont pu être victimes d’une forme de préjugé urbanistique. Une lecture particulièrement intéressante pour comprendre les fractures territoriales actuelles."

Anachronismes urbains

Lucile Schmid

"Et puis ce livre, qui a inspiré la note de Terra Nova, est passionnant parce qu’il prend à rebours certaines évidences, y compris écologistes. Jean-Marc Offner critique notamment le « zéro artificialisation nette », qui a pu être perçu comme une mesure dirigée contre ceux qui vivent hors des métropoles, ainsi que la densification menée à marche forcée. Sans partager toutes ses conclusions, notamment sur la nécessité de préserver les sols et de lutter contre l’étalement urbain, je trouve très stimulante sa manière de montrer comment certaines politiques urbaines peuvent nourrir un sentiment de relégation, voire le vote populiste."

Revue Politique étrangère : « De la (nouvelle) guerre »

Béatrice Giblin

"Pour ses 90 ans, la revue de l’Ifri consacre un numéro extrêmement intéressant à la question de la guerre aujourd’hui. Généraux, économistes et spécialistes de la culture s’interrogent sur notre difficulté, après 81 ans de paix, à penser ce qu’est véritablement la guerre, à une époque où tout devient « guerre » : économique, culturelle, hybride. Sommes-nous revenus aux années 1930 ? Sommes-nous au seuil de la guerre ? Où passe désormais la limite entre guerre et paix, alors que certains conflits semblent ne jamais devoir finir ? Une réflexion passionnante proposée par une grande revue."

L’adolescence du perroquet

Nicole Gnesotto

"Comme chaque année en septembre, je retrouve Amélie Nothomb, et ce nouveau roman est un grand cru. Elle possède ce talent phénoménal de raconter des tragédies humaines et des douleurs fondamentales sous l’apparence d’une fable légère. Ici, un homme élève un perroquet qui ne peut évidemment pas l’aimer en retour : à travers cette relation, elle explore toutes les douleurs de l’amour sans réciprocité et d’une relation toxique. J’aime aussi son écriture, ce travail qui consiste, comme elle le dit elle-même, à « racler les mots jusqu’à l’os ». Le résultat est un livre court, simple, clair et très fort."

Le temps de l’obsolescence humaine

Matthias Fekl

"Pour moi aussi, deux recommandations cette semaine. La première est sérieuse, il s:agit de cette réflexion très aboutie de Bruno Patino, président d’Arte, sur l’intelligence artificielle prend le recul nécessaire en repartant de la naissance d’Internet, puis du smartphone et de la captation progressive de nos esprits. Bruno Patino pose une question fondamentale : vivons-nous la fin de la civilisation issue de Gutenberg ? Et, face à ces bouleversements, comment retrouver certaines valeurs essentielles ?"