Les brèves

L’encre en mouvement

Isabelle de Gaulmyn, créée le 19-02-2023

"Puisque nous avons parlé de la Chine, j’invite tous les Parisiens à se rendre au musée Cernuschi. D’abord parce que le musée est très beau, mais aussi parce qu’en ce moment ils pourront y voir une très belle exposition sur la peinture chinoise du XXème siècle. C’est passionnant, car on voit bien comment les artistes chinois ont réussi à absorber et restituer dans une tradition chinoise des influences japonaises mais aussi occidentales. Il y a des choses merveilleuses et très fines, pour ma part j’ai préféré tout ce qui précède 1949, mais il y a de quoi faire le bonheur de tous."


Russie : un vertige de puissance 1986-2023

Béatrice Giblin, créée le 19-02-2023

"Je viens de recevoir cet ouvrage de Jean Radvanyi. Il s’agit d’une analyse critique et cartographique. Jean Radvanyi est géographe, c’est aussi un excellent connaisseur de l’Union soviétique, du Caucase, et des espaces post-soviétiques. C’est un très bon ouvrage de géopolitique, dans lequel il reconstitue l’engrenage des évènements qui ont conduit à la guerre en Ukraine. Il part de la catastrophe d’aujourd’hui, et remonte en arrière. Les chapitres sont synthétiques, la cartographie est excellente, très claire et facile à suivre. Très éclairant."


Profession fripouille

Philippe Meyer, créée le 19-02-2023

"Je voudrais recommander les mémoires du comédien Georges Sanders, Profession fripouille, paru ou plutôt reparu, aux éditions Séguier dans la remarquable traduction et avec la postface instructive de Romain Slocombe. George Sanders est connu pour un rôle qui lui valut l'Oscar dans All about Eve de Joseph Mankiewicz, celui du cynique et machiavélique critique de théâtre Adison DeWitt. On se souvient que la distribution de ce film qui remporta six Oscars et fut un total insuccès avant de devenir un film culte regroupait Bette Davis, Anne Baxter, Celeste Holm et une débutante dénommée Marilyn Monroe. La vie de George Sanders, qu'il raconte avec une légèreté et un humour délicieux peut être qualifiée de romanesque. Né à Saint-Pétersbourg où il passa son enfance avant que la révolution ne chasse sa famille, élevé en Grande-Bretagne, où il fut la croix plutôt que la bannière de différents collèges, cherchant fortune en Argentine en jetant par-dessus la carlingue d'un avion des petits parachutes publicitaires pour une marque de cigarettes, établi provisoirement au Chili, figurant de cinéma à son retour au Royaume-Uni, vedette à l'insu de son plein gré, marié 5 fois dont une à Zsa Zsa Gabor, il n'est pas un épisode de son existence qu'il ne raconte avec une distance amusée et fort amusante. Il n'en devait pas moins mettre volontairement un terme à son existence après avoir joué dans une considérable quantité de navets en laissant ces mots : « Je m’en vais parce que je m’ennuie. ». Dans ses mémoires, il décrit et explique un comportement qui ne lassait pas d’étonner ses contemporains : « Peut-être comprendra-t-on mieux, mon étrange indifférence au succès, si j’explique que la force motrice de ma vie a toujours été la paresse ; pour pratiquer celle-ci, dans un confort raisonnable j’entends, j’étais même prêt, ponctuellement, à travailler. »"


Dernier jour à Budapest

Philippe Meyer, créée le 11-02-2023

"La Hongrie contemporaine ne nous donne pas beaucoup de raisons de l'aimer. Raison de plus pour aller la chercher là où elle est éminemment aimable, c’est-à-dire dans sa littérature. Je voudrais donc recommander Dernier jour à Budapest de Sándor Márai que l’on trouve au Livre de poche. Màrai imagine qu’un personnage réel, l’écrivain Gyula Krúdy, surnommé Sindbad, parti à la recherche de l’argent nécessaire à l’achat d’une robe pour sa fille et au règlement d’une facture d’électricité se laisse emporter par un impérieux besoin de flâner dans une ville dont chaque quartier ouvre les vannes de sa mémoire, inspire sa nostalgie et nourrit sa conviction que les Hongrois sont voués à la solitude des antihéros. « En effet, écrit Màrai, le peuple hongrois vit au milieu des grandes puissances slaves et germaniques dans la même solitude qu'une tribu bédouine dans le désert. Personne ne comprend sa langue. Ses caractéristiques ethniques et ses traditions ont plutôt tendance à être considérées comme un folklore exotique et non comme un ensemble organique faisant partie des civilisations qui l'entourent. Et tout ce qui est lié à ce peuple est comme recouvert de sable par la solitude. C’est sur cette Hongrie solitaire que Sindbad a écrit ». Bousculé par ses souvenirs comme une boule de billard électrique, Sindbad ne trouvera jamais l’argent de la robe et de la facture d’électricité. Il le regrettera moins qu’il ne le fera des hippodromes où l’on allait pour le plaisir de voir courir les chevaux et non pour gagner au tiercé, des bains où l’on traînait non par hygiénisme, mais parce qu’ils étaient les meilleurs salons où l’on cause, des cafés dont les maîtres d’hôtel donnaient leur avis sur les livres des écrivains qu’ils servaient, des fêtes que l’on donnait pour célébrer un homme qui avait réussi à vivre 40 ans sans jamais exercer un métier …"


Black Sea : un voyage culinaire entre Orient et Occident

Michel Eltchaninoff, créée le 11-02-2023

"Je vous recommande pour ma part un livre de cuisine, pour nous réchauffer un peu. Celui-ci ne se contente pas d’aligner des recettes, il évoque aussi la culture qui va avec. C’est un très bel objet, dans lequel Caroline Eden nous fait voyager autour de cette mer assez peu connue, et aujourd’hui au centre de l’échiquier géopolitique. On va de la Roumanie à la Turquie, en passant par la Bulgarie, l’Ukraine … Il y a un grand chapitre sur Odessa, ville extraordinairement belle et aujourd’hui très menacée, construite à partir du XVIIIème siècle. Il y’a une très belle évocation du côté cosmopolite de la ville, ses influences italiennes, russes, ukrainiennes ou juives. Je vous invite par exemple à découvrir le Forshmak, un pâté de hareng mélangé à de la pomme Granny et à des radis. Je l’ai essayé et c’est tout à fait délicieux. Comme on disait dans les émissions culinaires des années 1960 : « vous étonnerez vos convives ». "


Le silence et la colère

Nicole Gnesotto, créée le 11-02-2023

"Je viens de terminer le cinquième tome de la série historique de Pierre Lemaitre, et vous le recommande chaudement. Après le prix Goncourt en 2013 pour Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre a poursuivi son Histoire de France « par le bas ». Histoire d’une famille créée par l’escroc du premier roman. Après l’exode de 1940 et la guerre d’Indochine, nous sommes à présent en 1952, avec les descendants des premiers protagonistes. Il y a des thèmes que j’ai complètement découverts, par exemple la question de l’avortement à la fin de la seconde guerre mondiale, avec ces commissaires à la natalité, qui traquaient les femmes osant avorter. On y trouve aussi une réflexion sur la modernité ou sur le journalisme. C’est à la fois réel et parfaitement romanesque, on y trouve des personnages incroyables, comme Geneviève, qui est l’incarnation la plus extraordinaire (avec peut-être Folcoche) de la méchanceté maternelle."


L’Histoire n°504 (février 2023)

Marc-Olivier Padis, créée le 11-02-2023

"Je vous recommande le numéro spécial consacré à l’Ukraine du magazine L’Histoire. Un numéro très bien construit, avec une clarification de l’historien Bruno Cabanes sur toutes les notions de crimes d’agression, crimes de guerre, crimes contre l’Humanité, génocide, autant de termes qui sont parfois employés indifféremment. En plus de ces distinctions très utiles, il y a également de très bons papiers sur l’état de l’armée russe, et bien sûr des éclairages historiques. Et en complément, puisque Mario Vargas Llosa a été récemment élu à l’Académie française, il y a un grand article sur la comédie humaine de cet auteur, par Gilles Bataillon, spécialiste de l’Amérique du Sud. "


Les sources

Isabelle de Gaulmyn, créée le 11-02-2023

"Après la Hongrie et l’Ukraine, je vous emmène pour ma part dans le Cantal, dans les années 1960, avec le dernier roman de Marie-Hélène Lafon. Il est question de violence conjugale, et plus précisément des violences infligées aux femmes, mais l’autrice approche le sujet d’une manière très intéressante. On ne comprend de quoi il est question que petit à petit, si bien qu’on vit soi-même cette espèce d’enfermement, cette terreur de la femme battue (surtout dans un milieu rural où l’isolement est renforcé). Et puis, Marie-Hélène Lafon donne aussi la parole à l’homme, pour qui le fait de battre sa femme n’est absolument pas problématique. Ce roman offre une manière à la fois nuancée et profonde d’entrer dans ce sujet dont on parle beaucoup. "


Z comme zombie

François Bujon de L’Estang, créée le 05-02-2023

"Un peu de Russie et d’Ukraine, pour achever de renforcer notre optimisme général. J’attire votre attention sur ce petit essai de Iegor Gran. C’est un écrivain russe de langue française, familier de la revue Esprit à laquelle il a contribué à de nombreuses reprises. Il s’agit d’une analyse de l’état d’esprit des Russes moyens à propos de la guerre en Ukraine, ou « l’opération militaire spéciale ». Ce livre est écrit de façon très vive, sur un ton pamphlétaire, sa lecture est très rapide. L’auteur y dénonce la transformation de la Russie en un « zombie land toxique » ; il décrit en réalité un empire du mensonge. Les ravages d’un mensonge systémique qui a duré un siècle, car il est l’un des produits du système soviétique. L’auteur trace une continuité très vive d’Ivan le Terrible à Staline et à Poutine. Le mensonge devient un principe d’action, comme dans la « dénazification » de l’Ukraine. L’ouvrage montre bien que les Russes ont un rapport très problématique à la vérité. Au Kremlin, on appelle « juste réalité historique » une réalité reconstruite pour coïncider avec une idéologie. Le livre est très stimulant, mais aussi très déprimant. Il décrit une société soumise au pouvoir. On sent bien que ce n’est pas d’elle que viendra la prise de conscience."


Les ambitions inavouées Ce que préparent les grandes puissances

Jean-Louis Bourlanges, créée le 05-02-2023

"Thomas Gomart est un auteur que j’ai l’occasion de recommander assez régulièrement, il est aussi le directeur de l’IFRI. Ce livre m’a fait penser à une phrase de Churchill : « dans une guerre, il arrive toujours un moment où il faut s’intéresser aux intentions de l’adversaire ». C’est ce que nous rappelle cet ouvrage : la France n’est pas seule ; elle est confrontée à d’autres puissances. L’auteur en retient neuf. Certaines sont terrestres : Allemagne, Russie, d’autres sont davantage maritimes (Royaume-Uni, Etats-Unis), d’autres sont spirituelles, avec de grands enjeux religieux. Il nous faut prendre en compte cette pluralité. L’autre chose très importante que nous dit ce livre, c’est qu’à côté de notre conception des relations internationales, toujours bien intentionnée et parfois un peu gnangnan, il existe encore une politique de confrontation des plus traditionnelles, à laquelle on ne peut pas se souscrire. Ce rappel au réalisme de la confrontation est bienvenu, nous devons prendre conscience de cette altérité hostile qui entoure une grande partie des peuples européens. "


Tombeaux Autobiographie de ma famille

Béatrice Giblin, créée le 05-02-2023

"Je vous recommande cet ouvrage d’Annette Wieviorka, connue comme une des meilleures historiennes de la Shoah, et issue d’une famille d’historiens très réputés. Il s’agit d’une réflexion sur les traces laissées par toutes celles et ceux qui constituent sa famille. Famille juive polonaise, qui a émigré dans les années 1920. Le grand-père Wolf est journaliste et poète yiddish, n’ayant pas trop le sens des réalités quotidiennes. Heureusement sa femme assure la vie de sa famille. Le récit est très attachant, on suit ces vies qui ont fui l’antisémitisme pour chercher un peu de bonheur et de liberté, et vont être bousculées de façon tragique par la seconde guerre mondiale. C’est un livre que j’ai trouvé très émouvant. Annette Wieviorka cite cette phrase de Michel de Certeau : « l’historien fait œuvre de sépulture, pour que les morts retournent moins tristes dans leurs tombeaux ». "


Astérix & Obélix : l’empire du milieu

Richard Werly, créée le 05-02-2023

"Pour cette brève, je vais armer mon canon Caesar pour tirer sur un navet atomique : les dernières aventures cinématographiques d’Astérix et Obélix. Je n’aurais normalement pas dû parler de ce film qui ne le mérite pas. Sauf que quand un pays peut rater à ce point un film, je ne m’étonne pas qu’il puisse rater aussi la réforme des retraites. Nous sommes ici dans le stupide, et rien d’autre que le stupide. Je ne suis pas très familier du système de subventions français, mais j’ai vu que le film bénéficiait du soutien du CNC. J’imagine donc qu’il y a une quantité d’argent public assez conséquente. Si la France trouve de quoi financer un navet pareil, je ne suis pas surpris que deux millions de Français dans les rues puissent imaginer que l’argent public pousse sur les arbres."