Les brèves

L’Europe, un État qui s’ignore

Béatrice Giblin, créée le 25-01-2026

"J’aimerais recommander le livre de Sylvain Kahn, historien et géographe à Sciences Po, qui défend l’idée d’une Europe comme État supranational en formation. Alors que l’on tape sans cesse sur l’Europe pour ses lenteurs, ses divisions et son incapacité supposée à décider, ce livre invite à regarder autrement une construction politique où des États-nations choisissent volontairement de mutualiser des compétences tout en conservant leur souveraineté. C’est un État attractif, qui continue de susciter des candidatures, et dont on peut sortir, comme l’a montré le Brexit — non sans difficulté, mais sans effondrement. On annonce périodiquement la fin de l’Europe, et pourtant elle avance. C’est un regard positif, stimulant, qui donne à réfléchir et qu’on peut discuter, mais qui propose des arguments solides à un moment où l’Europe mérite d’être pensée autrement."


Tribune de Vincent Duclert dans Le Monde

Lucile Schmid, créée le 25-01-2026

"Je voudrais recommander la lecture de la tribune de Vincent Duclert parue le 21 janvier dans Le Monde, et intitulée : « Tout est permis avec le RN, y compris les pires insultes contre un million de morts tutsi ». Il y démonte avec une grande rigueur la façon dont le Rassemblement national cherche déjà à réécrire l’histoire, en particulier celle des génocides. Il cite notamment un député RN de l’Oise qui, en pleine discussion budgétaire, compare une taxation à une scène imaginaire où les Tutsis raccourciraient les Hutus parce qu’ils seraient plus grands. Une absurdité totale qui inverse même les faits historiques puisque c’est bien le génocide des Tutsis par les Hutus. Ce qui est salutaire dans cette tribune, c’est que Vincent Duclert n’épargne pas non plus François Mitterrand et son entourage, ni l’Institut François-Mitterrand, qui continuent à présenter le génocide du Rwanda comme une affaire interne africaine, entre “chefs noirs”, manière d’en minimiser la dimension politique et raciale. Et on voit là un phénomène plus large : Jordan Bardella se permet aujourd’hui de lancer des « ne faites pas votre Jean Moulin », quand Poutine revisite l’histoire à sa manière, et l’on observe comment certains acteurs utilisent la manipulation mémorielle pour fabriquer une identité nationale fictive."


Cavalier du ciel

Jean-Louis Bourlanges, créée le 25-01-2026

"Je recommande ce livre très émouvant de Jean Rousselot, consacré à son grand-père Carlo de Rose, dont le fils, François de Rose, fut ensuite un diplomate extrêmement respecté. On y découvre un homme aux vertus remarquables : courage moral — il sacrifie sa carrière d’officier saint-cyrien pour ne pas forcer la porte d’une église lors des inventaires, ce qui lui vaut un conseil de guerre — patriotisme absolu — il meurt en 1916, en vol — et esprit d’innovation, puisqu’il comprend très tôt l’intérêt stratégique de l’aviation et invente véritablement l’aviation de chasse, contre une hiérarchie qui ne voulait en faire qu’un outil d’observation. Le livre restitue aussi la dimension intime et familiale, notamment à travers son épouse Madeleine. C’est le portrait d’un aristocrate français du début du XXᵉ siècle dont les qualités permettent de comprendre ce qui a rendu possible la résistance et l’indépendance du pays."


Zem

Nicole Gnesotto, créée le 17-01-2026

"Je recommande le dernier roman de Laurent Gaudé, deuxième tome d’une dystopie entamée en 2022 avec Chien 51. Il imagine le stade ultime de la mondialisation économique : la disparition du politique et le monopole du marché sur la gestion des individus. Un groupe, GoldTex, achète des pays — la Grèce notamment — pour y installer son siège, un État n’existant plus que comme espace d’exploitation. La population y est soumise à une forme d’esclavage moderne, virtuel, sans entraves physiques mais avec une emprise totale. C’est passionnant, parce que l’histoire est folle, presque onirique, mais les détails sont d’une telle concrétude qu’ils rendent crédible ce monde abominable, digne de Blade Runner, au point de faire croire que ce pourrait être notre avenir."



Hommage à Jean-Luc Domenach

Marc-Olivier Padis, créée le 17-01-2026

"Puisque nous sommes à Sciences Po, je veux évoquer la disparition de Jean-Luc Domenach, spécialiste de la Chine contemporaine, longtemps enseignant ici et directeur du CERI (Centre dnÉtudes et de Recherches Internationales) de 1985 à 1994, puis directeur scientifique de l’institution. Auteur de nombreux ouvrages sur la politique chinoise, il a notamment consacré sa carrière à l’étude du goulag chinois et du temps de travail. C’était une personnalité entière, chaleureuse, engagée, et sans concessions."


Les gens de Paris 1926-1936

Philippe Meyer, créée le 17-01-2026

"Comme Lucile Schmid l’avait fait avant moi, je recommande d’aller voir cette exposition consacrée aux Parisiens de l’entre-deux-guerres, encore visible jusqu’au 8 février. Elle repose sur le recensement de 1926-1936, dont les commissaires ont tiré un ensemble d’informations et d’illustrations sur la population parisienne : comparaisons entre hier et aujourd’hui, enfance, travail par quartier, métiers, médias, culture de masse, sociabilités. C’est une visite agréable, stimulante, qui met en appétit. Mais l’essentiel se trouve dans le catalogue, peu coûteux, admirablement documenté et qui donne la substantifique moelle de ce travail remarquable. Ceux qui s’intéressent à Paris et à son histoire espéreront qu’il sera prolongé vers d’autres périodes."


Djihadisme, anatomie d’une menace

Antoine Foucher, créée le 17-01-2026

"Je recommande ce podcast en six épisodes de quinze minutes réalisé par Thomas Snégaroff avec Hugo Micheron. Il raconte l’histoire de la diffusion de l’idéologie jihadiste depuis 1979 jusqu’à nos jours, à travers les trajectoires d’individus qui voyagent, créent des crises et des guerres, et propagent cette idéologie. Sans en faire l’objet principal, il démonte au passage plusieurs préjugés qu’on entretient en Occident : le jihadisme n’a aucun lien avec le nombre ou la pratique religieuse des musulmans dans un pays, ni avec la pauvreté. Ce n’est absolument pas là où il y a le plus de musulmans ou les populations les plus pauvres que le jihadisme se développe. C’est passionnant, très vivant, et cela s’écoute d’un trait."


La délibération politique

Marc-Olivier Padis, créée le 17-01-2026

"Par ailleurs, je recommande la lecture de ce volume qui rassemble, grâce aux éditions Hermann, les travaux de Bernard Manin consacrés à la démocratie délibérative, jusqu’ici dispersés en articles. Manin, longtemps enseignant à Sciences Po et disparu en 2024, est l’auteur du classique Les principes du gouvernement représentatif et d’un recueil passionnant sur Montesquieu. Dans La délibération politique, il remet au premier plan la dimension délibérative de la démocratie, trop souvent réduite au seul vote. Il montre que la valeur du vote ne tient pas seulement au fait de formuler une préférence ou de trancher un choix, mais au débat contradictoire qui le précède et permet à chacun de se forger une opinion et de faire entendre sa voix. C’est une lecture indispensable."


Tocqueville

Jean-Louis Bourlanges, créée le 11-01-2026

"Je voudrais rendre un hommage appuyé à la biographie que Françoise Mélonio consacre à Tocqueville. C’est un livre universitaire, très sérieux, mais qui rencontre un vrai succès de librairie, ce qui prouve qu’il existe encore dans ce pays une attente pour les valeurs que Tocqueville incarnait — et d’abord le goût de la liberté. Cette biographie est remarquable d’érudition, de précision et d’élégance, et elle restitue un Tocqueville profondément non-conformiste : non-conformiste politiquement, en rompant avec le milieu ultra pour s’orienter vers le libéralisme puis la démocratie ; non-conformiste dans sa vie personnelle, en épousant une femme ni jolie, ni riche, ni titrée, mal reçue en société, et ayant mauvais caractère, mais qu’il a choisie et à laquelle il est resté fidèle, imposant ce choix à sa famille. On y voit aussi la contradiction entre l’optimisme de sa pensée — il croyait à la conciliation possible de l’égalité et de la liberté — et la frustration de l’action politique, dans une époque où la réaction l’emporte. En somme, cette biographie fait apparaître un Tocqueville héros platonicien : sa vraie vie est dans les idées, tandis que sa vie concrète reste faite de difficultés et de déceptions."


Henua

Lucile Schmid, créée le 11-01-2026

"J’ai un tropisme pour le Pacifique Sud, et c’est ce qui m’a conduit vers ce polar ethnographique signé Marin Ledun et dont l’histoire est située aux îles Marquises. Le meurtre d’une jeune femme n’est ici qu’un prétexte : l’essentiel tient à la description de la faune, des fleurs, des oiseaux et de tout ce qui compose la vie insulaire, avec son caractère endémique et sa lenteur propre. On découvre un petit bout de France au milieu du Pacifique, et l’on élargit notre horizon bien au-delà du face-à-face habituel entre États-Unis, France et Europe. Et qu’on ne s’y trompe pas : l’intrigue policière, pour subtile qu’elle soit, est passionnante."


Paris-Berlin, destins croisés

Antoine Foucher, créée le 11-01-2026

"Je recommande ce documentaire qui pourrait paraître austère mais qui se regarde comme un polar. Il raconte trois siècles d’histoire politique incarnée dans l’architecture, en miroir entre Paris et Berlin. On y voit comment chaque ville répond à l’autre, presque bâtiment par bâtiment, et comment l’urbanisme révèle des choix politiques, esthétiques et historiques. Certaines séquences sont de véritables révélations — par exemple lorsqu’Alexandre Gady montre comment le dôme des Invalides devient, au moment où le roi quitte Paris pour Versailles, la forme la plus visible de la présence royale dans la ville. Et puis il y a le contraste des modes de vie : j’ai vécu à Berlin et j’y ai toujours trouvé un confort, un espace et une simplicité qu’on ne trouve pas à Paris. Le documentaire éclaire cette différence : deux millions de Parisiens dans cent kilomètres carrés contre trois millions de Berlinois dans neuf cents. On comprend mieux ce mélange parisien de beauté et de fatigue, d’insalubrité et de joie, de plaisir et d’agressivité. Rien que pour cela, c’est passionnant."