Les brèves

Au-delà des apparences : des raisons d’être optimiste en France

Béatrice Giblin, créée le 23-11-2025

"Je recommande cet ouvrage de Brice Teinturier, Alexandre Guérin et Arnaud Caré parce qu’il apporte, enfin, une respiration dans un climat saturé par le récit du déclin. On passe tellement de temps à se lamenter sur la fragmentation du pays qu’il devient salutaire de lire un travail qui propose un autre regard, fondé non pas sur l’incantation mais sur des données solides. Ce livre constitue en réalité une réponse aux analyses de Jérôme Fourquet sur « l’archipel français » — analyses que je connais d’autant mieux que Jérôme a été mon étudiant. Et c’est précisément ce qui rend la comparaison passionnante : selon les questions que l’on choisit de poser, la manière dont on les formule, et l’angle à partir duquel on interprète les chiffres, on peut faire émerger une France éclatée … ou une France qui tient. Les auteurs, qui dirigent Ipsos, disposent d’un corpus massif qui permet de revisiter les diagnostics trop rapides. Ils montrent qu’il existe aussi de bonnes raisons d’être optimiste, si l’on accepte de changer un peu de lunettes. Et je me souviens avoir dit à Jérôme Fourquet que l’image de l’archipel n’était pas forcément synonyme d’impuissance politique : après tout, le Japon est un archipel, et il forme pourtant une nation remarquablement cohérente."


Waldeck-Rousseau : sauver la République

Jean-Louis Bourlanges, créée le 23-11-2025

"Je conseille chaleureusement ce livre de Christope Bellon, parce qu’il remet enfin en pleine lumière l’une des grandes figures oubliées de la Troisième République. Waldeck-Rousseau est, à mes yeux, un personnage absolument fondamental : l’idole de René Coty, une référence profonde pour Valéry Giscard d’Estaing, et pourtant un nom aujourd’hui presque effacé, ce qui en dit long sur notre rapport sélectif à l’histoire républicaine. Christophe Bellon, qui avait déjà signé un excellent ouvrage sur Aristide Briand, parvient ici à redonner à Waldeck-Rousseau sa juste stature, et même davantage : on découvre un homme peut-être plus subtil, plus moderne, plus intéressant à certains égards que Jules Ferry lui-même. On lui doit d’abord un geste décisif : avoir fait basculer la France dans le camp dreyfusard. Cela n’avait rien d’évident, tant l’opinion était divisée et tant le pouvoir pouvait être tenté de temporiser. Ensuite, parmi ceux qu’on appelait les « opportunistes » — un terme qu’ils revendiquaient mais qui ne rend pas justice à la profondeur de leur engagement — Waldeck-Rousseau est sans doute celui qui a été le plus audacieux sur les questions sociales. Il accorde une attention rare à ce que doit être une relation sociale équilibrée, respectueuse, et il devient le père de la grande loi de 1884 qui officialise les syndicats et le droit de grève. Émile Ollivier en avait préparé l’esprit, mais c’est Waldeck-Rousseau qui lui donne sa forme juridique définitive, et cette loi est l’un des piliers de notre ordre social contemporain. Enfin — et c’est peut-être ce qui me touche le plus — il développe une conception de la laïcité d’une grande ouverture, inspirée directement de Tocqueville. Il croit aux corps intermédiaires, aux associations, aux collectivités, bref à tout ce qui structure une société libre. Lorsqu’il fait voter la grande loi sur les associations, il tente dans le même mouvement de réintégrer les congrégations religieuses. C’est une position nuancée, intelligente, qui cherche le rassemblement plutôt que la confrontation. Il échoue, non par manque de conviction, mais parce qu’il se heurte à une majorité de plus en plus dominée par les radicaux, celle qui finira par porter Émile Combes au pouvoir. Quand il se retire, affaibli par la maladie et accablé par la tournure prise par les événements, ce n’est pas seulement un homme qui part : c’est une certaine idée de la modernisation républicaine, une idée ouverte, libérale, rassemblante. Voilà pourquoi ce livre me paraît si important. Il rend hommage à une figure qui nous a tant apporté, et dont nous aurions tout intérêt à nous souvenir davantage."


Tocqueville

Matthias Fekl, créée le 23-11-2025

"Je recommande ce livre de Françoise Mélonio parce qu’il constitue sans doute l’une des meilleures portes d’entrée dans la pensée et la vie de Tocqueville, et parce qu’il est signé par celle qui lui a consacré une existence entière. Françoise Mélonio est, en France comme à l’étranger, l’une des grandes spécialistes de Tocqueville ; et cette biographie en porte la marque : elle est dense, précise, admirablement informée, mais jamais pesante. Elle restitue d’abord le milieu d’où vient Tocqueville, cette aristocratie qu’il connaît intimement et contre laquelle, en partie, il construit sa réflexion sur l’avènement d’une société plus libre. Elle le replace aussi dans la France du XIXème siècle, ce moment de transition où l’on sort de la Révolution et où l’on cherche les formes politiques capables de stabiliser la démocratie. On y voit l’élu normand, enraciné dans son territoire, apprécié de ses électeurs ; et l’on découvre en même temps le penseur, à la fois théoricien brillant des libertés et observateur d’une finesse exceptionnelle de la société américaine. Pour toutes ces raisons, cette biographie est, à mes yeux, un livre profondément actuel : elle montre comment une pensée née il y a deux siècles continue d’éclairer les dilemmes démocratiques d’aujourd’hui."


Le jeu de l’amour et du hasard

Antoine Foucher, créée le 16-11-2025

"Je recommande chaleureusement la mise en scène de Frédéric Cherboeuf de cette pièce de Marivaux, qui se joue actuellement au théâtre des Mathurins, portée par la troupe l’Émeute avant qu’elle ne parte en tournée à partir de janvier. C’est un spectacle qui revigore vraiment : la mise en scène est vive, joyeuse, drôle, d’une énergie qui emporte tout. On voit les comédiens s’amuser entre eux, et cela donne presque envie de monter sur scène avec eux. Ils apportent une touche de modernité qui ne trahit jamais Marivaux et enrichit au contraire le texte. On en sort ragaillardi, et comme c’est à 19 heures, on peut aller dîner ensuite pour prolonger la soirée. Une garantie de belle soirée dans une période un peu morose."


Expositions au Petit palais : Jean-Baptiste Greuze et Pekka Halonen

Nicolas Baverez, créée le 16-11-2025

"Je recommande vivement une visite au Petit Palais. On y découvre d’abord l’exposition consacrée à Jean-Baptiste Greuze, peintre de l’enfance et de la famille dans toutes leurs dimensions, lumineuses comme plus sombres. Mais surtout, on y rencontre Pekka Halonen, un peintre finlandais formé auprès de Gauguin, qui a vécu de 1865 à 1933. Il peint la neige comme personne, et l’on comprend, en voyant ses toiles, pourquoi le finnois possède une cinquantaine de mots pour la désigner : chacun de ses tableaux semble en restituer une nuance. Halonen fut aussi l’ami de Sibelius et l’un de ceux qui ont contribué à inventer la nation finlandaise."


Les livres de Georges Salines

Philippe Meyer, créée le 16-11-2025

"Je voudrais inciter à la lecture ou à la relecture des deux livres de Georges Salines, le père de Lola, l’une des victimes du Bataclan : L’Indicible de A à Z, écrit au lendemain de l’attentat et Il nous reste les mots, dialogues avec AzdyneAmimour père d’un des terroristes du Bataclan. A propos du second de ces ouvrages, Georges Salines a déclaré : « Le livre a suscité beaucoup d’intérêt en France. Il a été traduit en anglais, en italien, en espagnol, en néerlandais… En Allemagne, ils ont fait une adaptation au théâtre. Et parmi les lecteurs, je n’ai quasiment jamais eu de retours négatifs. » La voix de Georges Salines, écrit une professeur de lettre à la veille d’une rencontre entre le père de Lola et des élèves de seconde, répète inlassablement qu’aucune cause, même juste (pas plus palestinienne aujourd’hui qu’algérienne jadis), ne peut justifier le terrorisme et que le terrorisme ne peut par ailleurs être un prétexte pour encourager la peur, les préjugés, la haine, l’amalgame. On ne peut y répondre que par les valeurs de la République. »"


La guerre des mots : Trump, Poutine et l’Europe

Béatrice Giblin, créée le 16-11-2025

"Je recommande ce petit essai de Barbara Cassin, écrit avec une vivacité remarquable malgré le sujet inquiétant. Philologue, membre de l’Académie française, elle dissèque les novlangues de Trump et de Poutine, leurs manipulations du langage, leurs réinventions de l’histoire sans rapport avec les faits. Chez Trump, on retrouve un niveau linguistique évalué à celui d’un enfant de dix ans pour le vocabulaire et la grammaire, avec une vulgarité qui relève d’un autre registre. Chez Poutine, c’est plus complexe : il passe de l’argot des bas-fonds de Saint-Pétersbourg à des rhétoriques très travaillées selon ses interlocuteurs, construisant ainsi un récit déconnecté de la réalité. Ce qui me frappe dans l’analyse de Barbara Cassin, c’est l’idée que seule la culture — si l’Europe demeure vraiment ouverte, multilingue et multiculturelle — peut offrir une résistance à ces dérives. Malheureusement, je ne suis pas sûre que nous prenions cette direction."


Tenaces : pour celles qui ne lâchent rien

Richard Werly, créée le 16-11-2025

"Je veux recommander Tenaces, ce recueil de témoignages rassemblés par Anaïs Bouton après son podcast, et publié chez Albin Michel. À première vue, ce n’est pas forcément le livre que l’on s’attendrait à voir surgir dans notre cercle, et j’y suis entré avec une certaine hésitation. Pourtant, j’y ai trouvé quelque chose d’essentiel : ces voix de femmes qui ont tenu bon, chacune à sa manière, dans un contexte où plane évidemment l’onde de choc de Me Too. Ce qui m’a frappé, c’est cette ténacité, cette force obstinée dont nous avons tant besoin aujourd’hui, au moment même où déferle des États-Unis une vague masculiniste préoccupante. Alors, oui : vive les femmes tenaces."


Les preuves de mon innocence

Nicolas Baverez, créée le 16-11-2025

"Je recommande le dernier livre de Jonathan Coe, qui me semble un excellent antidote à cette période où l’on glorifie l’autoritarisme et le populisme. C’est une satire décapante de ce qui se passe en Angleterre depuis le Brexit, avec en point culminant cet épisode ahurissant du gouvernement de Liz Truss qui n’a duré que cinquante-neuf jours. Jonathan Coe démonte avec finesse les mécanismes de la post-vérité, qu’elle prenne les traits de Boris Johnson ou de Donald Trump. Et au passage, cela nous rappelle une chose essentielle : lorsque les contre-pouvoirs politiques cessent d’opérer, il arrive que le marché lui-même fasse le travail. Cela a été vrai face à Liz Truss, et c’est encore vrai aujourd’hui face à Donald Trump."


V13

Michaela Wiegel, créée le 09-11-2025

"Je recommande ce très beau livre d’Emmanuel Carrère, tiré du procès des attentats du 13 novembre. Il ne s’agit pas seulement d’un compte rendu judiciaire, mais d’un récit profondément humain où l’on découvre, à travers une sélection de témoignages, les survivants et les familles des victimes. Carrère parvient à faire sentir cette fraternité que Philippe évoquait tout à l’heure, cette communauté de douleur et d’espérance. J’ai été émue aux larmes en le lisant, et pourtant, on en ressort avec une forme d’apaisement : la justice ne fait pas oublier, mais elle peut aider à panser les blessures."


Hérodote n°198 (Géopolitique des antisémitismes)

Philippe Meyer, créée le 09-11-2025

"Je voudrais recommander le dernier numéro d’Hérodote, revue de géographie et de géopolitique, numéro intitulé Géopolitique des antisémitismes. On y trouvera aussi bien une réflexion sur les rapports entre l'antisionisme et l'antisémitisme qu’une géographie de l'antisémitisme en France métropolitaine ou des articles sur l'antisémitisme en Iran en Pologne, aux États-Unis ou en Afrique du Sud. Je suis allé de surprise en surprise en lisant l’article intitulé « Chrysanthème et étoile de David » consacré au philo et à l’antisémitisme au Japon. D’abord parce que je n’imaginais pas qu’une quelconque « question juive » puisse se poser dans ce pays, ensuite parce qu’aussi bien chez les philosémites nippons que chez leurs contradicteurs antisémites, les juifs ne sont pas considérés du point de vue de leur religion, mais du point de vue de leur puissance supposée, telle que la dépeignit le « Protocole des sages de Sion ». Les philosémites entendent mettre cette puissance au service des intérêts du Japon, les antisémites voient dans les juifs le bras armé du capitalisme américain désireux de mettre la main sur la puissance économique japonaise. Comme l'écrit Béatrice gibelin dans son éditorial : « la permanence et l'université l'universalité de l'antisémitisme n'empêche pas que son expression revête une grande diversité selon les lieux, les époques et la présence plus ou moins active mais toujours très minoritaire, de populations juives »."


Note conjoncturelle de l’Insee du 6 novembre 2025

Lionel Zinsou, créée le 09-11-2025

"Je recommande la lecture de la note de conjoncture de l’INSEE du 6 novembre. Cela peut sembler un peu prosaïque après les suggestions plus littéraires de mes camarades, mais c’est un document passionnant, qui se lit vite et éclaire remarquablement le contexte économique réel du pays. Nous débattons sans cesse de chiffres et de budgets sans connaître la toile de fond : or, la conjoncture française décrite par l’INSEE n’a rien à voir avec le pathos parlementaire. On y découvre une progression du pouvoir d’achat grâce à des rémunérations en hausse trois fois supérieure à celle des prix, un chômage qui ne monte pas, une consommation qui repart — bref, une France plus normale et dynamique qu’on ne le dit. Cette note trimestrielle est en ligne, et la prochaine paraîtra dès janvier."