Les brèves

L’objet du délit

Philippe Meyer, créée le 07-06-2026

"Dans cette micro-société que forment dans une troupe d'opéra artistes, techniciens, artisans et administrateurs en pleine répétition des Noces de Figaro  loin de leur domiciles et de leurs habitudes, tous les conflits entre les sexes, entre les âges entre les milieux s'exacerbent, la mauvaise foi tient le haut du pavé et l’indignation court en torrent tumultueux lorsque le baryton qui chante le comte Almaviva est accusé d'avoir posé la main un peu trop bas sur le torse de Suzanne. « C’est dans le livret », soutiennent les plus anciens, « est-ce conforme aux nouvelles directives du ministère ? » se demande le régisseur, « c’est une agression sexuelle » clame la jeune chanteuse qui interprète Chérubin, tandis que la metteuse en scène, venue de la mode -de la fashion, plutôt- soutient que Mozart a écrit Les Noces contre le patriarcat. La comtesse et doyenne des chanteuses, incarnée par Agnès Jaoui, n’est pas dupe de grand-chose et regarde d’abord avec étonnement, ensuite avec malice, puis avec incompréhension, enfin avec inquiétude toutes ces personnes qui prennent leurs opinions pour des jugements et rêvent de s’abandonner à l’important plaisir de punir, ou à la jouissance d’un totem d’impunité. Ses efforts pour faire baisser la tension n’aboutissent qu’à la faire accuser par toutes les parties en présence de faire le jeu de leurs adversaires. On se réunit, on vote, on  exige, on insulte, on exclut. Les Noces de Figaro seront-elles annulées ? Faut-il craindre le pire ou  peut-on espérer que la musique l’emporte sur les mœurs ? C’est la question que je me suis posée en dégustant cette comédie. Ce n’est pas la bonne. Les protagonistes de ce scénario au petit poil trouveront en eux-mêmes le chemin à emprunter. La première réussite de ce film est d’être une comédie riche de personnages et d’observations, la seconde est d’oser être une comédie sur un sujet aussi explosif que le monde après Me too et la troisième est d’y réussir avec panache et pied de nez aux intégristes et aux faux-derches qui ont en horreur la complexité des gens et de situations. Il y a des années, Riccardo Muti m’avait permis d’assister aux répétitions des Noces de Figaro qu’il dirigeait à la Scala de Milan. Une fin d'après-midi autour d'un café réparateur je demandais au maestro quel était pour lui le personnage le plus important de cet opéra. Il n'y en a pas me dit-il le personnage le plus important des Noces de Figaro c'est le perdono du dernier acte. J’ajouterai que, comme le montre « L’Objet du délit », c’est le personnage le plus fragile."



Comment naquit la guerre de 14

Jean-Louis Bourlanges, créée le 31-05-2026

"Ces temps-ci, je suis plongé dans des travaux ayant trait à l’entre-deux-guerres et à la guerre froide, et cela m’a conduit vers un ouvrage d’histoire que je n’avais jamais lu, Comment naquit la guerre de 1914 d’Alfred Fabre-Luce, préfacé par Georges-Henri Soutou. Ce livre m’a beaucoup intéressé parce qu’il prend résolument le contre-pied d’une certaine tradition historiographique française en réexaminant les responsabilités du déclenchement de la guerre et en soulignant, avec un relativisme stimulant, le rôle central de la Russie — et, à mes yeux, celui de l’Allemagne — là où la thèse contemporaine des « somnambules » tend davantage à diluer les responsabilités. L’ouvrage devient encore plus passionnant lorsqu’il aborde l’après-guerre et livre une critique sévère de la politique française d’occupation de la Ruhr, montrant comment la France n’a pas su transformer intelligemment sa victoire ni saisir les ouvertures apparues avec Stresemann. Fabre-Luce me paraît se tromper lorsqu’il voit dans Munich une ultime victoire de la sécurité collective, et sans doute sous-estime-t-il aussi le poids décisif de l’état-major prussien, mais précisément ces erreurs et ces partis pris rendent sa lecture féconde. Au fond, ce livre invite à réfléchir à une question qui demeure actuelle : il n’y a pas d’ordre européen durable sans communauté de valeurs démocratiques, et c’est peut-être là la leçon historique la plus importante."


La nature n’est pas un décor : exposition à la maison Caillebotte

Nicole Gnesotto, créée le 31-05-2026

"J’ai envie de faire découvrir un lieu remarquable, la Maison Caillebotte, à Yerres dans l’Essonne, qui mérite à lui seul le déplacement tant la demeure et ses jardins sont magnifiques, particulièrement précieux durant les périodes de forte chaleur. Mais la visite prend aujourd’hui une dimension supplémentaire grâce à l’exposition « La nature n’est pas un décor », présentée jusqu’en octobre, où huit peintres français et étrangers revisitent la nature dans un dialogue qui évoque aussi l’amitié entre Caillebotte et Claude Monet, familier de cette maison. Parmi eux, j’ai été particulièrement frappée par le travail de Charlotte de Maupeou, jeune peintre formée aux Beaux-Arts et ancienne assistante de Castelbajac, dont les immenses paysages de prairies et de champs déploient des lumières et des couleurs extraordinaires. Sa manière de peindre au sol, dans sa ferme, par grands aplats, produit une émotion difficile à décrire et que la revue Connaissance des Arts a d’ailleurs également saluée. Voilà un ensemble rare où se rejoignent peinture, nature et beauté d’un lieu."



Georges Mandel : le premier résistant

Matthias Fekl, créée le 31-05-2026

"Je voudrais également attirer l’attention sur Georges Mandel, le premier résistant, biographie consacrée par Hugo Coniez à cette figure majeure de notre histoire politique. Trente-cinq ans après l’ouvrage de référence de Jean-Noël Jeanneney, ce livre remet en lumière un grand serviteur de l’État, proche de Clemenceau, esprit d’une rare lucidité et victime d’un antisémitisme constant tout au long de sa carrière, jusqu’à son assassinat lâche en forêt de Fontainebleau. Une manière de redécouvrir un homme que l’histoire française n’a peut-être pas encore pleinement mesuré."


Entrée de Guy Savoy à l’Académie des Beaux-Arts

Michaela Wiegel, créée le 31-05-2026

"Nous avons aujourd’hui parlé d’humanisme, et j’ai été particulièrement touchée par un événement qui en donne, à mes yeux, une belle incarnation : l’entrée de Guy Savoy à l’Académie des Beaux-Arts, première fois qu’un chef cuisinier y siège. Je voudrais saluer le remarquable discours prononcé à cette occasion par Laurent Petitgirard, compositeur et secrétaire perpétuel de l’Académie, dont une phrase m’a particulièrement frappée : « la gastronomie est la connaissance raisonnée de tout ce qui a rapport à l’Homme en tant qu’il se nourrit. Son but est de veiller à la conservation des Hommes au moyen de la meilleure nourriture possible ». Je trouve cette définition profondément belle et je me réjouis que, parmi les arts reconnus par l’Académie, l’art culinaire trouve désormais pleinement sa place."




Une sortie honorable

Akram Belkaïd, créée le 10-05-2026

"Michaela et moi ne nous étions pas concertés, mais il se trouve que je vous recommande moi aussi un livre d’Éric Vuillard, paru en 2022. J’ai été très frappé par la manière dont Éric Vuillard mêle le récit historique et une véritable écriture littéraire pour revisiter la guerre d’Indochine. À travers une série de portraits et de scènes — des débats à l’Assemblée nationale aux figures politiques françaises et américaines — il met en lumière les aveuglements, les postures et les contradictions d’une époque. La place de Pierre Mendès France est très bien analysée, qui, dès 1950, appelait à une solution politique et n’a pas été entendu, illustrant le retard tragique avec lequel la décision de négocier a été prise. Le livre éclaire aussi les illusions entretenues autour de cette guerre, jusqu’au désastre de Dien Bien Phu, et propose une réflexion très actuelle sur la responsabilité politique et le poids des discours."


Israël-Palestine : histoire, société, économie : un atlas géopolitique pour tout comprendre

Béatrice Giblin, créée le 10-05-2026

"Cet atlas constitue un outil particulièrement précieux pour comprendre un conflit souvent abordé de manière partielle ou simplifiée. Il a le mérite d’être entièrement centré sur Israël-Palestine, en replaçant à la fois les dynamiques historiques et les réalités contemporaines, depuis la formation d’Israël dans un environnement hostile jusqu’à la construction nationale palestinienne. J’ai été frappée par la richesse des cartes, à différentes échelles, qui permettent de saisir concrètement des situations très complexes, comme à Hébron, ainsi que par les éclairages apportés sur des sujets souvent mal compris, notamment la démographie. L’ensemble offre aussi une lecture très utile des conséquences récentes du 7 octobre et des recompositions en cours au Moyen-Orient, ce qui en fait un support de compréhension particulièrement solide."


Il est toujours plus tard qu’on ne croit : chroniques

Jean-Louis Bourlanges, créée le 10-05-2026

"Ces chroniques m’ont touché par ce qu’elles révèlent d’une famille dont l’histoire intime se confond avec une part essentielle de notre mémoire collective. À travers la figure d’Antoine Veil, à laquelle je reste personnellement très attaché, se dessine un parcours fait de discrétion, d’engagement et d’une forme d’élégance dans l’effacement, au service d’une femme dont le destin public fut exceptionnel. La disparition récente de Pierre-François Veil, président de la fondation pour la mémoire de la Shoah, m’a rappelé combien cette lignée a su incarner à la fois la fidélité à une mémoire, et une capacité à intervenir avec mesure dans les débats contemporains. Ce livre prolonge cette impression d’une continuité entre les générations, faite de retenue, d’intelligence et d’un sens profond de l’intérêt général."