Les brèves

L'ours et le dragon : Russie-Chine : histoire d'une amitié sans limites ?

Nicole Gnesotto, créée le 07-12-2025

"Je voudrais recommander le travail de Sylvie Bermann, qui a été notre ambassadrice à Pékin, et à Moscou, et qui a consacré deux ouvrages essentiels à la compréhension de la Chine et de son environnement stratégique. Le premier, La Chine en eau profonde, publié en 2017, propose une analyse de fond de la philosophie chinoise dans son rapport au monde extérieur. Le second, L’ours et le dragon, paru cette année chez Tallandier, retrace quatre siècles d’histoire entre la Russie et la Chine : crises, rapprochements, retournements d’alliances. Elle montre notamment comment, dans la période récente, la Chine est devenue vis-à-vis de la Russie ce qu’elle est aujourd’hui pour l’Europe : la puissance dominante. Je voudrais citer une phrase de Kissinger qu’elle place au cœur de notre défaite stratégique : « la stabilité du monde dépendait du fait de maintenir de meilleures relations, séparément, avec Pékin et Moscou que ces deux capitales entre elles. » Force est de constater que nous n’y parvenons plus aujourd’hui."


The philosopher in the valley

David Djaïz, créée le 07-12-2025

"Je recommande vivement cette biographie d’Alex Karp, un personnage méconnu mais absolument central dans l’écosystème technologique américain. PDG de Palantir, aujourd’hui l’une des entreprises les plus valorisées du monde et un rouage essentiel de l’appareil d’État américain — particulièrement depuis la réélection de Donald Trump — Karp est une singularité dans la Silicon Valley. Là où ce milieu est dominé par des ingénieurs et des commerçants, lui vient de la philosophie et revendique une vision idéologique. Je conseille aussi son essai, The Technological Republic, où il explique que la génération tech des années 2000-2010 s’est perdue dans le consumérisme et doit désormais renouer avec une mission quasi messianique : défendre le peuple américain et la liberté occidentale face aux régimes autoritaires, au premier rang desquels la Chine. Le paradoxe, bien sûr, est que les technologies de Palantir servent massivement à restreindre les libertés, que ce soit dans l’armée israélienne ou dans les services de sécurité américains — mais Karp n’en est pas à une contradiction près. Je recommande ces lectures parce qu’elles éclairent un personnage décisif pour comprendre le monde technologique et géopolitique qui se recompose sous nos yeux."


Empathie

Antoine Foucher, créée le 07-12-2025

"Je voudrais recommander cette série québécoise diffusée en ce moment sur Canal+, qui est absolument magnifique. Elle raconte l’histoire d’une jeune psychiatre travaillant dans un institut spécialisé, confrontée à des cas très difficiles, tout en essayant de dépasser sa propre histoire traumatique. Elle tente d’en faire une force pour comprendre ses patients, leurs failles, souvent héritées de l’enfance. C’est une série où, à chaque épisode, on peut rire et pleurer en même temps, avec une intensité rare. Et je me disais, en lien avec notre conversation, qu’il y a dans cette série une conception de l’homme — le respect de la subjectivité, des émotions, de la complexité des parcours humains — qui pourrait bien incarner une vision européenne de l’humanité, face aux modèles américains, chinois ou russes."


De Gaulle la France et le monde

Philippe Meyer, créée le 07-12-2025

"Je voudrais recommander ce recueil de 30 ans de caricatures du général recensées et commentées par Julian Jackson et Alya Aglan, le premier bien connu de nos auditeurs, la seconde, spécialiste de l’histoire de la résistance... Celui à qui Lawrence Durell trouvait « des paupières d’épagneul rêveur » fut surtout, au début de son épopée la cible des dessinateurs britanniques qui égratignèrent le grand homme, son physique, bien sûr, qui leur facilite beaucoup la tâche, mais aussi son insistance à tenir tête à Churchill comme à Roosevelt, qui, en dépit qu’ils en aient, leur impose le respect. Revenu aux affaires, De Gaulle n’est guère épargné par les caricaturistes français. Mais c’est dans la presse internationale que Julian Jackson et Alya Aglan ont puisé l’essentiel de leurs réjouissantes et spirituelles trouvailles. Pour donner la mesure de l’intérêt porté au général par les caricaturistes, je citerai cette adresse au général rédigée par Vicky, le caricaturiste de l’Evening Standard à la veille de sa déclaration de candidature à l’élection de 1965, alors qu’il se plaisait à entretenir un faux suspense : « Cher Monsieur le Président, I see that you will give your decision whether to stand again or not  on november the 4th. May I, on behalfof of cartoonists everywhere say that we await your words with great trepidation. We have lost of late some of our dearest subjects : Anthony Eden, Nikita Krouchtchev, Conrad Adenauer. I appeal to you not to resign as this would be the final blow to us. Thanking you in anticipation, I remain yours respectfully ». (Je vois que vous annoncerez votre décision quant à votre candidature le 4 novembre. Permettez-moi, au nom de tous les dessinateurs de presse, de vous dire que nous attendons votre réponse avec une grande appréhension. Nous avons récemment perdu certains de nos sujets les plus chers : Anthony Eden, Nikita Krouchtchev et Conrad Adenauer. Je vous supplie de ne pas démissionner, car ce serait un coup fatal pour nous. En vous remerciant d'avance, je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments respectueux.)"


Trajancolumn.com

Philippe Meyer, créée le 30-11-2025

"« Depuis six mille ans, la guerre plaît aux peuples querelleurs », écrivait Victor Hugo. Cette idée m’est revenue en découvrant le travail de Raphaël Doan. Il rappelle combien la colonne de Trajan demeure une source incomparable sur les guerres daciques du début du IIᵉ siècle. J’aime cette façon qu’il a de mêler érudition et curiosité technique. Il s’est amusé à faire passer chaque scène de la colonne dans un modèle d’intelligence artificielle, pour imaginer à quoi auraient ressemblé ces campagnes si l’on avait pu les photographier entre 101 et 106 après Jésus-Christ. Le résultat, qu’il a réuni sur son site trajancolumn.com, est à la fois surprenant et très instructif : en parcourant ces images recréées, on voit mieux encore la richesse documentaire de la colonne et la précision avec laquelle elle raconte la machine militaire romaine. C’est un détour numérique qui éclaire l’histoire."


La dissolution de la Ve République

Marc-Olivier Padis, créée le 30-11-2025

"Je recommande vivement cet essai, parce qu’il apporte une mise au point salutaire sur la dissolution du 9 juin 2024. Olivier Beaud et Denis Baranger, deux professeurs de droit public que je lis régulièrement et qui animent la revue en ligne Jus Politicum, proposent une analyse institutionnelle rigoureuse, sans chercher à dévoiler les coulisses élyséennes. Ce qui m’a frappé, c’est la clarté avec laquelle ils montrent combien l’incompréhension des principes de la Ve République traverse à la fois l’Élysée et le Palais-Bourbon. Nous continuons à nous comporter comme si nous étions dans un régime présidentiel, alors que, plus que jamais en l’absence de majorité concordante, nous sommes dans un régime parlementaire. Cette incapacité à en tirer les conséquences, notamment du côté des députés, devient un véritable problème politique. Leur essai est une leçon de droit constitutionnel autant qu’un rappel utile de ce que devraient être nos pratiques institutionnelles."


Voyage dans la France d’avant

Nicolas Baverez, créée le 30-11-2025

"Je recommande ce livre, parce qu’il prolonge très bien la réflexion sur les destins parallèles de la France et de l’Italie. Franz-Olivier Giesbert propose une méditation lucide sur la manière dont un pays doté d’immenses atouts a pu, en deux générations, gâcher l’élan de la reconstruction d’après-guerre. Ce qui m’intéresse dans son récit, c’est cette mise en perspective longue : il puise dans l’histoire de la France depuis la Révolution pour éclairer ces cycles de grandeur et de naufrage, ces oscillations vertigineuses qui semblent constitutives de notre trajectoire nationale. C’est une lecture qui aide à comprendre comment un tel potentiel peut si souvent se retourner contre lui-même."


L’inconnu de la Grande Arche

Richard Werly, créée le 30-11-2025

"Je recommande ce film de Stéphane Demoustier qui retrace le parcours de l’architecte danois Otto von Spreckelsen à l’origine de ce « cube », comme il l’appelait lui-même. J’y ai trouvé un récit très bien joué, qui met en scène le choc des cultures architecturales, mais surtout bureaucratiques, entre la rigueur danoise et la multiplicité des comités français. Ce qui m’a particulièrement intéressé, c’est le portrait de Paul Andreu. Je ne suis pas un spécialiste d’architecture, je connais surtout son travail à Roissy–Charles-de-Gaulle, et force est d’admettre que certaines réalisations semblent aujourd’hui avoir mal traversé le temps. Le film montre cet homme qui a permis l’achèvement de la Grande Arche, figure à la fois fascinante et ambiguë, génie peut-être … mais parfois mauvais génie."


Au cœur de la Russie en guerre : récit de l’ambassadeur de France

François Bujon de L’Estang, créée le 30-11-2025

"Je recommande vivement ce livre, parce qu’il offre un témoignage de première main sur la Russie telle qu’on l’a vue basculer dans la guerre. Pierre Lévy, qui a été notre ambassadeur à Moscou entre 2020 et 2025, est russophone, a servi à Prague et à Varsovie, et a vécu sur place le déclenchement du conflit comme le durcissement brutal de la relation franco-russe. Au lieu de livrer un tome de mémoires diplomatiques de plus, il dresse un tableau saisissant de la Russie en guerre aujourd’hui. Ce qui m’a frappé, c’est l’acuité de son regard et la force des sentiments qu’il exprime : on comprend comment Poutine, en contestant la légitimité même de l’Ukraine, a pu reprendre entièrement le contrôle de son pays, mêlant révisionnisme historique, méthodes autoritaires dans la plus pure tradition russe et discours patriotique qui parle à une grande partie de la population. On parle souvent de ceux qui partent, de ceux qui contestent ; beaucoup moins de ceux qui restent, font le dos rond et se regroupent sous l’autorité du tsar. Ce livre les fait apparaître avec une grande justesse."


L’École de danse

Nicolas Baverez, créée le 30-11-2025

"Je recommande d’aller voir cette pièce à la Comédie-Française, parce qu’elle offre, dans une période lourde et morose pour notre pays, un vrai moment de respiration. Clément Hervieu-Léger signe une mise en scène vive et élégante, et Denis Podalydès au meilleur de sa forme y campe M. Rigadon, maître de danse. Ce qui m’a frappé, c’est la manière dont Goldoni parvient à conjuguer légèreté et profondeur : on rit, on se laisse porter, et pourtant quelque chose d’essentiel affleure. C’est un très beau moment de théâtre, qui allège l’esprit sans jamais le simplifier."


Réconciliation : mémoires

Philippe Meyer, créée le 23-11-2025

"Je recommande ces mémoires du roi Juan Carlos parce qu’elles donnent à voir un personnage dont on croyait tout savoir, mais qui, dès qu’il aborde la politique, devient infiniment plus intéressant que ce que la partie mondaine laisserait croire. Au lecteur qui cherche du Gala, elles laisseront sans doute un goût de trop peu : on y trouve bien quelques anecdotes inédites, mais elles sont noyées dans une matière un peu molle, qui peine à retenir l’attention. En revanche, dès que le récit se concentre sur la transition espagnole, tout s’anime. On découvre à quel point la recherche du compromis, cette alchimie si particulière de la politique, s’est exercée dans des conditions presque impossibles : la mort de Franco en novembre 1975, la défiance d’un camp franquiste persuadé que Juan Carlos suivrait la même ligne, l’hostilité d’une opposition radicalisée par des décennies de dictature. C’est là que le livre devient précieux, parce qu’il montre comment un homme, avec toutes ses fautes, parvient à incarner une bascule démocratique que personne n’imaginait si rapide, ni si profonde. Les récits sur Franco lui-même, qui savait parfaitement vers quoi s’orienterait Juan Carlos, sont sidérants et mettent en lumière la mécanique étonnante qui a rendu possible cette transition. Et il y a enfin, pour le plaisir, ces épisodes où l’on voit Juan Carlos se confronter avec une élégance narquoise à ceux qui l’avaient éreinté, comme lors de cette promenade avec Mitterrand devant une photo où on le voit derrière Franco, le regard un peu égaré, et où il lance au Président : « n’est-ce pas, monsieur le Président, que l’on a l’air bête quand on attend ? »"


Tocqueville

Matthias Fekl, créée le 23-11-2025

"Je recommande ce livre de Françoise Mélonio parce qu’il constitue sans doute l’une des meilleures portes d’entrée dans la pensée et la vie de Tocqueville, et parce qu’il est signé par celle qui lui a consacré une existence entière. Françoise Mélonio est, en France comme à l’étranger, l’une des grandes spécialistes de Tocqueville ; et cette biographie en porte la marque : elle est dense, précise, admirablement informée, mais jamais pesante. Elle restitue d’abord le milieu d’où vient Tocqueville, cette aristocratie qu’il connaît intimement et contre laquelle, en partie, il construit sa réflexion sur l’avènement d’une société plus libre. Elle le replace aussi dans la France du XIXème siècle, ce moment de transition où l’on sort de la Révolution et où l’on cherche les formes politiques capables de stabiliser la démocratie. On y voit l’élu normand, enraciné dans son territoire, apprécié de ses électeurs ; et l’on découvre en même temps le penseur, à la fois théoricien brillant des libertés et observateur d’une finesse exceptionnelle de la société américaine. Pour toutes ces raisons, cette biographie est, à mes yeux, un livre profondément actuel : elle montre comment une pensée née il y a deux siècles continue d’éclairer les dilemmes démocratiques d’aujourd’hui."